éditorial

Révolution en marche

Certains «observateurs» pensent que la mode ne traverse pas sa période la plus créative. Ils ont certainement omis de s’intéresser aux nouveaux tissus technologiques, aux techniques d’impression en 3D

Dans les années 90, Calvin Klein rêvait d’un monde uniforme où tout le monde s’habillerait en gris, ferait du 36-38 et porterait les mêmes vêtements. On imagine l’économie pour une entreprise comme la sienne, en termes d’achat de tissus, de patronage, de marketing, de pub. Il avait poussé le vice jusqu’à créer un parfum unisexe – CK One. Un monde façon «The Giver». Les dieux de la mode nous ont préservés de ce cauchemar uniforme.

Certains «observateurs» pensent que la mode ne traverse pas sa période la plus créative. Ils ont certainement omis de s’intéresser aux nouveaux tissus technologiques, aux techniques d’impression en 3D, ont fait mine d’oublier, ou pire, ne savent peut-être pas que la mode ne naît plus seulement entre Paris-Milan-New York et Londres, mais qu’elle émerge en Australie, en Amérique du Sud, en Inde, en Russie et même en Serbie. Mais si l’on est un tant soit peu sérieux et que l’on observe l’univers de la mode dans son ensemble, on ne peut pas passer à côté d’une révolution: celle que mène la mode masculine.

Cela fait plusieurs saisons que le marché du vêtement pour homme explose. La durée des fashion weeks dédiées à la gent masculine s’étend, tout comme la liste des invités. Si l’on est en quête de créativité débridée, c’est vers les hommes qu’il faut tourner le regard. Thom Browne et Rick Owens sont aux années 2000 ce que Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto étaient aux années 70.

Qu’ils créent pour les hommes ou pour les femmes, les créateurs s’abreuvent tous à la même source, dans une histoire commune de la mode pour mieux tenter de la réinventer. Les plus audacieux lancent des ponts temporels entre les époques les plus lointaines, faisant rimer «anachronie» et harmonie. Aux manettes de la première machine à remonter le temps: Karl Lagerfeld, qui s’amuse à transmuter le XVIIIe siècle dans le XXIe. Suivi de près par Raf Simons. Les autres n’osent se risquer au-delà du XXe siècle. Depuis l’arrivée de Nicolas Ghesquière à la direction artistique de Louis Vuitton, les seventies sont un puits d’inspiration qui semble sans fin.

Ces emprunts au passé, ces adaptations, ces sauts temporels ont toujours existé. Il n’est qu’à voir la collection 40 Signée Yves Saint Laurent, à laquelle la Fondation Pierre Bergé consacre une exposition jusqu’au

19 juillet: Yves Saint Laurent 1971 la collection du scandale. En 1971, le couturier citait ouvertement la mode des années 40, celle de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe n’en était sortie que depuis vingt-six ans. La presse de l’époque s’était scandalisée. Ce qui fascine aujourd’hui, ce n’est pas cette manière qu’ont les créateurs de regarder dans le rétro pour avancer, c’est surtout que cette tendance vaut pour les femmes comme pour les hommes. Eux aussi ont envie de s’emparer du pouvoir des fleurs et de les porter, non pas à la boutonnière, mais à même le tissu de leur costume deux pièces.

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