grande interview

Riccardo Tisci, l’œuvre au blanc

Le couturier italien a repris la direction artistique de la maison Givenchy il y a sept ans, imposant peu à peu son vocabulaire. Sept ans qu’on le suit dans ses mondes où dialoguent les extrêmes. Ses collections de haute couture qui se comptent en milliers d’heures de coupe, de couture et de broderie ont la beauté et l’étrangeté d’une langue inconnue jusqu’alors. Rencontre avec un alchimiste des tourments

Des anges qui se seraient défaits de leur enveloppe. Qu’ils soient déchus ou bien du paradis, cela n’avait pas d’importance. Ce jour-là, dans les salons de l’Hôtel d’Evreux, place Vendôme à Paris, seule comptait la puissance de ces mues diaphanes posées sur des mannequins en suspension, ces épidermes de tissus ailés, tullés, brodés, triturés, découpés au laser, boursouflés de perles, cicatrisés au fil, travaillés comme on dissèque et recoud, comme on transcende. Un feu brûlait sous tout ce blanc. Il aurait pu naître noir…

Cela fait depuis 2005, depuis sa première présentation dans les ­salons Givenchy de l’avenue George-V à Paris, que Riccardo Tisci nous entraîne dans ses mondes et qu’on le suit des yeux, fidèlement, tel Orphée descendant aux enfers, sachant que l’on ne risque rien car on n’y a pas d’amis, aux enfers… Pas encore.

On croyait avoir beaucoup vu de la couture, jusqu’à découvrir ses collections. Le vocabulaire de ce diplômé du Central Saint Martins College of Art and Design ne ressemble à celui d’aucun autre. On n’empiète pas sur l’univers du costume, on n’est pas non plus dans la droite ligne de la tradition, on est dans un univers à part où l’histoire du couturier s’entremêle dans la trame des tissus. Chez Givenchy selon Tisci, les femmes prêtent leur corps à une robe pour lui insuffler le mouvement. Dans ce corps à corps, c’est l’épiderme de tissu qui est le plus fort. Aussi fin, aussi fragile, aussi délicat soit-il, il est plus puissant, plus présent, plus bouleversant que celle qui le revêt. Sans doute ne seraient-elles pas d’accord, ces muses de chair, mais seules les robes comptent, ici.

Sa collection haute couture de l’automne-hiver est fille de l’introspection. Le couturier de 37 ans s’est lancé dans une odyssée au cœur de lui-même. Pour lui donner le jour, il est allé explorer ses tréfonds, visualiser ses noirceurs, y mettre un peu de lumière. Il faut du courage pour aller remuer les remugles de sa propre humanité. On en ressort des scories plein les mains. Le couturier possède le pouvoir alchimique de les transformer en blanc «émerveilleux». Ce pouvoir-là se développe lorsque l’on a épuisé toutes les stratégies pour survivre. Et l’on veut bien croire Riccardo Tisci lorsqu’il nous dit que son enfance ne fut pas un chemin bordé de roses… A évoquer ces années-là, et cette mère qui l’a élevé toute seule, le couturier ne peut retenir le flot d’émotions qui le submerge. Intensément, sincèrement. Ses émotions ne l’effraient pas, il a appris à les apprivoiser et en a fait le lit de sa créativité.

Le Temps: Votre collection s’appelle «Les oiseaux de paradis». Mais devant ces robes, on a l’impression d’avoir reçu la visite de quelques anges qui auraient oublié là leur vêtement par mégarde. Ces anges, qui sont-ils?

Riccardo Tisci: Des anges contemporains. C’est ma vision du paradis. Pour moi, le paradis, l’enfer sont deux pans d’une même réalité. C’est notre vision, nos expériences qui nous font vivre l’un ou l’autre dans notre for intérieur. J’ai donc imaginé mon paradis. Créer une collection de haute couture me permet de vivre des moments de création et de liberté intenses. Mais c’est une activité qui me pousse dans mes retranchements les plus intimes, les plus extrêmes. Cela m’a pris du temps, j’ai fait un long voyage au plus profond de moi, trois mois pour arriver au but, pour trouver le langage, une manière d’exprimer la noirceur, mais sans utiliser le noir.

Le noir semble pourtant avoir toujours été la base de votre vocabulaire.

C’est la septième année que je suis chez Givenchy, et c’est ma quatorzième collection de haute couture. Durant quelques années, j’ai simplement apporté ma touche au style Givenchy sans en modifier l’essence. Mais les temps changent rapidement, les femmes évoluent, la société se modifie, j’ai peu à peu insufflé mon style, une bouffée d’obscurité. L’obscurité n’est pas, pour moi, négative, elle exprime énormément de choses: la nuit, la détente, l’amour, l’élégance. Cela m’a permis d’affirmer ma personnalité auprès de cette maison. C’était un pari, et il fut gagnant puisque cela nous a conduits au succès. Je suis jeune, j’aime expérimenter, repousser mes limites, trouver des nouvelles formes, ce qui est toujours très difficile car la mode existe depuis si longtemps. J’ai dû trouver mon propre langage, ma propre formule pour communiquer et dire ce que j’avais à dire.

Vous parlez d’obscurité, or cette collection n’est que blancheur.

Une personne m’a dit une chose qui m’a choqué. Vous savez que les époques victorienne et edwardienne furent les plus gothiques de l’histoire d’Angleterre. Or cette personne, qui est Anglaise, m’a dit que mes créations étaient victoriennes. Pourtant elles ne le sont pas du tout! Mais cela m’a fait comprendre que j’avais réussi, à travers une robe blanche, à retranscrire le noir le plus profond. C’est cela le mystère, la magie de la création d’un vêtement. Ce côté «dark» n’est pas juste quelque chose que je veux promouvoir, cela fait partie de moi. Mais ce côté obscur n’est pas lugubre, il peut aussi être léger, coloré. Avec cette collection, j’ai réussi à ouvrir la porte à la lumière sans oublier l’obscurité qui est en moi et j’en suis heureux. Ce n’est pas non plus comme si je voyais cette collection comme la victoire du blanc. Le blanc prend sa place comme couleur et ce qui se cache derrière est mon véritable moi. Les gens ont l’habitude du noir, car de nombreux créateurs l’utilisent, mais lorsqu’ils parviennent à comprendre la réelle signification de mon blanc, même s’il transpire un côté sombre, je suis comblé. C’est drôle d’ailleurs, comme souvent c’est à l’aboutissement d’une collection, quand enfin je la présente aux clients et que je reçois leurs commentaires, au moment de la laisser partir, que je comprends mieux l’essence même de celle-ci. Ce n’est pas un examen, mais un passage, une compréhension ultime.

Vous êtes tout entier dans cette collection?

Un chanteur, un écrivain doit faire de même, toujours puiser au fond de lui-même pour une nouvelle interprétation, une nouvelle page d’écriture, de nouvelles émotions. Je voue 100% de mon être à mon travail. Tout ce que je fais vient de ma détermination, de mon enfance, de ma religion, de mes croyances et de la famille fantastique dont je fais partie. Je n’ai pas peur de briser les règles, d’aller à contre-courant, je n’ai peur de rien. Je me laisse porter par mes émotions. D’un côté, l’opinion des gens m’est très importante, d’un autre, elle est sans importance, car je crois que lorsqu’on est designer et qu’on connaît son métier on n’hésite pas à donner son opinion et à transmettre son univers. Et si votre clientèle se forme et vous suit, c’est la preuve que vous répondez à ses attentes. Concevoir une collection de haute couture, c’est un peu comme dans le monde de l’art: c’est un moyen d’expression duquel vous faites sortir absolument toutes vos émotions intérieures. Une collection de prêt-à-porter est un travail d’équipe énorme. C’est une grande collection à commercialiser, cela demande la participation de talents divers. Mais la haute couture, c’est 100% moi.

La mode n’est pas de l’art, mais elle dit beaucoup de celui qui la crée.

La mode n’est pas de l’art, non, mais je vois des points communs entre les deux: tout passe par la force des émotions, que ce soit la musique, le théâtre ou tous les arts en général. Parfois, on peut dire si un créateur est heureux, s’il souffre, à travers une collection, lorsqu’on a affaire à un véritable créateur. Mais quand une collection est plate, je me dis qu’il s’agit juste d’un travail de marketing. On se met entièrement dans notre travail. En revanche, hors de mon travail, je ne suis pas le genre de personne à vivre dans une tour d’ivoire: je vis, je fais la fête, je visite des musées, je passe du temps avec des gens très normaux, avec ma famille, des personnes qui ont les pieds sur terre. Je ne vis pas une vie de jets privés et d’hôtels cinq étoiles: 90% de mon temps, je le passe avec le monde dont je suis issu. Je tire mon ancrage, ma force, mon inspiration de ce monde-là.

Après avoir vu cette collection, je me suis dit que vous deviez avoir une spiritualité qui vous était propre, détachée de tout dogmatisme, avec la compréhension intime que la lumière ne peut exister sans l’ombre…

J’ai grandi dans une famille formidable, qui m’a tant donné, mais dans mon enfance, je devais me battre contre de mauvaises énergies tous les jours… Je pense que le mal ne peut exister sans le bien, et le bien sans le mal. Les journalistes m’ont souvent attaqué: «Tisci a contaminé Givenchy par son côté lugubre», «Tisci est si obscur.» C’est une vision tronquée. Je ne trouve que du bonheur à être ici. Bonheur d’avoir la chance d’être autorisé à m’exprimer. Honnêtement, j’ai quelquefois moins peur des moments difficiles que des bons moments, car j’ai connu les difficultés et j’ai survécu. Ne vivre que du bon côté de la vie ne permet pas de s’armer: les émotions sont si intenses qu’elles peuvent vous engloutir.

Comment travaillez-vous pour anticiper le désir d’une femme, essayer d’aller à la rencontre de ce qu’elle aimera porter?

Peut-être parce que j’ai grandi entouré de femmes et que je les ai beaucoup observées… Chaque saison, j’essaie d’explorer une nouvelle facette de la féminité. Là, c’était le romantisme. La précédente était très «sharp». Même si je voulais avoir le plus beau des cygnes, je le voulais tranchant. La saison antérieure était très sensuelle, à la manière de Frida Kahlo. Je me concentre sur un point que je veux développer, je le travaille et je l’approfondis pour le faire transparaître dans mes collections. C’est ma façon à moi de parler des femmes.

Dans toutes vos collections, et plus encore dans le prêt-à-porter, on retrouve toujours à la fois de la force et de la douceur, du sombre et du lumineux…

Depuis ma plus tendre enfance je fonctionne avec cette ambivalence. Je viens d’une famille très pauvre mais si riche de vie. J’aime le noir mais également le blanc, j’aime la religion et le sexe, j’aime le silence du désert et me retrouver dans des lieux peuplés de millions de personnes. J’aime les extrêmes. Il n’y a rien de mal avec ce qui se trouve juste au milieu, mais la modération ne fait pas partie de mon histoire. Je suis attiré par ces deux pôles comme on dit en Italie, le plus et le moins, avec tout ce que cela implique.

Quand il s’agit de m’exprimer, je ne peux le faire qu’en ondulant d’une extrémité à l’autre.

Vous vous traitez durement alors?

J’ai une capacité de travail énorme, je ne m’arrête jamais de travailler, du matin au soir, la nuit, tous les jours. Mais si, tout à coup, je décide de prendre cinq jours de congé, je débranche totalement si violemment que rien ne résiste. Dans la vie privée, c’est pareil, je suis le genre de personne que l’on aime ou que l’on déteste. Je ressens tout si fort! Je suis très exigeant envers moi-même et envers les autres, mais je suis honnête; j’ai des amis qui me sont fidèles depuis vingt ans.

Vous semblez vivre dans l’extrême, or vos collections sont si équilibrées…

Elles le sont car je travaille dessus énormément. Je crée et avec mon équipe, nous travaillons sans relâche, jour après jour, sur les essayages, les créations, nous expérimentons, je n’ai pas peur de tout changer à la dernière minute. J’ai besoin de ressentir que chaque pièce traduit les émotions que je désire transmettre. Il m’est indispensable de palper, de respirer, de ressentir, de dialoguer avec chacune d’elles. Dans un sens, c’est facile de me comprendre, car je sais exactement ce que je veux, mais me suivre est plus difficile car je peux tout modifier très vite. Au début, j’étais en porte-à-faux avec le monde de la mode, j’ai éprouvé des difficultés à me faire à cette continuité historique. Mais depuis dix ans, tout s’est accéléré et peu à peu la mode s’est adaptée au rythme de la société contemporaine. Elle se nourrit du besoin d’évolution constante de l’être humain d’aujourd’hui. La mode a dû s’adapter pour survivre. Les gens ne sont plus intéressés à suivre des tendances. J’aime ces femmes qui ont une forte personnalité, celles qui n’auront pas peur de suivre quelques créateurs dont elles aiment le travail, qu’elles s’approprient pour s’en faire un style personnel. Je pense que le style est la chose la plus importante

En parlant de style, il y a eu le Givenchy de Monsieur de Givenchy, aujourd’hui, il y a celui de Riccardo Tisci, mais entre les deux, même si de grands créateurs sont passés ici, on a le sentiment que ces épisodes ont été effacés des mémoires.

Avant moi, il y a eu John Galliano, Alexander McQueen et Julian Macdonald. C’étaient tous des créateurs prodigieux, de génie, je les respecte énormément. Mais à mon arrivée chez Givenchy, la maison était détruite. Ce que je voulais en faire a suscité beaucoup de controverses. Cela ne me faisait pas peur car tout au long de ma vie j’ai rencontré des obstacles. Toutefois le jour où j’ai mis le pied dans la porte de la maison Givenchy, je m’y suis senti comme chez moi. J’ai toujours respecté l’essence même de la marque, mais après tout l’amour que j’y ai consacré, chaque couche, chaque centimètre carré respire Riccardo Tisci, de la vitrine jusqu’à la haute couture. L’âme de Givenchy est restée: nous avons ainsi su garder les amis de la maison et tous nos clients. De deux clients haute couture à mon arrivée, nous en avons maintenant 48. C’est la plus grande fierté de ma carrière. Mais le nom de Givenchy doit rester l’étendard de la marque, pour marquer sa place dans l’histoire et la culture. Moi, je ne suis que l’écrivain de quelques chapitres de cette histoire de la mode.

Comment s’intitulerait ce chapitre?

Je ne pourrais jamais refaire une robe de bal, ou l’une des robes d’Audrey Hepburn, car les femmes se sont émancipées, la société a évolué. Quand vous repensez à l’histoire de la haute couture, les têtes couronnées de ce monde, quarante ou cinquante ans en arrière, voyageaient en jet privé entourées de gardes du corps, elles arboraient des couronnes de diamants. Aujourd’hui la reine Rania de Jordanie, qui fut ma première cliente, se promène en jeans et veste, mais elle reste reine, l’une des plus extraordinaires de la décennie. La mode n’a pas changé aussi vite que la société. Ma première collection haute couture a choqué. C’était une période où les couturiers faisaient des robes de taffetas aussi volumineuses que cette pièce, c’était prodigieux, magnifique. Mais moi, au milieu de tout ça, je me demandais comment j’allais projeter Givenchy dans la vie de ma reine.

Et quel vestiaire vouliez-vous pour la reine Rania de Jordanie?

Elle est reine dans son cœur. Elle est élégante mais d’une manière moderne, elle fait la fête, s’implique pour son pays. J’ai donc dessiné toute une collection autour de pashminas, de pantalons amples, de vestes sans épaules que les gens n’ont pas comprise sur le moment. Je voulais montrer qu’il est important que la couture parte du corps, qu’elle soit construite pour et autour de celui-ci, l’enveloppe, le dessine. La couture est synonyme d’exclusivité, de chic, mais n’est pas synonyme de choquant.

Il y a deux ans, lors d’un défilé prêt-à-porter, j’étais assise à côté de votre oncle et de votre tante et près de votre mère. Et là, au milieu de votre clan, je pouvais ressentir la fierté et l’amour qu’ils vous envoyaient.

Je viens d’une famille extraordinaire, entouré de femmes depuis toujours. Mon père a disparu quand j’étais jeune. Ma mère et ma sœur m’ont transmis une formidable énergie. Sans elles, je ne serais pas aujourd’hui qui je suis (l’émotion l’étreint)… Ma mère a maintenant 83 ans: hier, le jour de la présentation, c’était son anniversaire. Elle a pleuré devant mes créations, des larmes de fierté et de joie. Elle a réussi à m’élever par sa force. Même si elle n’arrivait pas toujours à nous nourrir, elle nous donnait son sourire. Alors, à chaque défilé, dès que je l’aperçois, c’est pour moi un moment de gloire. Ma mère et ma sœur sont mes anges. Elles me protègent sans répit, à chaque moment difficile de ma vie, elles ont toujours été là, je n’ai jamais été seul. J’ai été tellement aimé! En définitive, grâce à cet amour reçu, je n’ai pas besoin de m’accrocher aux choses matérielles. Je suis parti d’Italie à l’âge de 17 ans, chaque moment passé avec ma mère prend une intensité particulière. Aujourd’hui, juste avant votre arrivée, je lui ai dit au revoir, et même si je sais que je la revois dans une semaine, c’est un moment qui reste tellement intense…

J’ai remarqué que vos dos sont toujours somptueux. Est-ce justement pour embellir le moment où l’autre s’en va?

Dans l’existence, il n’y a pas que la façade des choses. Ne montrer que le devant, c’est ne présenter qu’une facette de la réalité. Les gens ont besoin d’honnêteté, de vérité. Le dos fait partie du corps humain, de l’âme humaine. Travailler de la même manière, avec la même exigence les deux côtés, c’est montrer ce que je suis entièrement. Le dos doit resplendir comme le devant. Je ne veux rien cacher de moi, ni de ma créativité.

Vous semblez connaître le corps de la femme si bien: en regardant certains modèles, on a l’impression que vous avez songé à chaque os, chaque muscle, toutes les broderies, tous les effets ont une place choisie.

J’aime le corps de la femme, j’aime surtout ses imperfections. Quand je crée des vêtements, je pense à toutes les sortes de femmes qui les porteront. Avec le temps, le corps s’épaissit. Il change. On parle souvent de la perfection de mes vêtements: tout a l’air si parfait, or si vous regardez avec attention il y a toujours un défaut… Je n’aime pas la perfection: cela donne un côté plastique, surfait, qui n’est pas mon style. Je suis terriblement méticuleux, mais je laisse toujours un détail imparfait. Comme une fausse erreur. Même dans la haute couture, qui demande pourtant un tel travail de précision, la touche d’imperfection indispensable est apportée par le geste artisanal.

Cela fait penser à cette notion japonaise du «wabi-sabi», cette volontaire imperfection.

Oui… C’est drôle que vous me disiez ça, car récemment ma mère a discuté de notre arbre généalogique avec mon agent qui est Japonaise. Et il se trouve que mes ancêtres, il y a six générations, venaient d’Orient. Nous avons du sang oriental. Tisci n’est pas un nom italien, à l’origine. Malgré le fait que ma mère ait fait des recherches sur notre nom, nous ne savons pas si nos ancêtres viennent du Japon, de la Chine ou de la Mongolie.

Votre dernière collection prêt-à-porter m’évoque un poème de William Blake «Tiger» mais surtout le Versace d’avant.

Enfant, je rêvais de devenir un jour couturier: je regardais la télé, lisais les magazines où Gianni Versace flottait comme le drapeau italien. Son talent est le témoignage de l’Italie. Donc je n’ai aucune honte à dire qu’ayant mangé, dormi, respiré Versace, je l’ai digéré et le retranscris à ma manière. Je voulais surtout une collection sexy mais pas vulgaire. Notre société, les religions et la nature humaine ont, durant ces cent dernières années, construit tellement de barrières limitant nos faits et gestes! Je ne suis pas la personne qui va abattre ces murs, mais dans mon histoire personnelle, je ne veux pas de porte devant moi. Je veux m’exprimer, être libre comme l’oiseau dans le ciel. Personne jusqu’à ce jour n’a réussi à m’emprisonner, je sens le danger qui arrive. Mon style est particulier. On peut mettre du temps à comprendre mes collections, une saison, quelques semaines, ou ne jamais les ­comprendre, tant pis, je suis moi-même. Il m’est impossible d’avoir peur si je veux m’exprimer.

Il est arrivé que l’on ne comprenne pas une de vos collections?

Pour une collection, j’avais mélangé le style punk et marin, et en amont, on m’a dit que cela n’avait rien à faire ensemble. Pourtant, ce fut une de mes saisons les plus réussies, ce défilé. J’admire le style punk depuis longtemps et aussi le côté marin pour sa rigueur et ses uniformes. J’ai assemblé ce que j’aime et, en fin de compte, contre toute attente, un et un ont fait deux! Ce n’est pas évident, parfois un et un peuvent finir par faire trois (sourire).

On vous a demandé un jour de sauver Givenchy. Serez-vous le sauveur d’autres maisons?

Aujourd’hui, je suis chez Givenchy car je m’y sens bien. Comme je vous l’ai dit, nous venons juste de colmater le navire. J’ai envie maintenant de pouvoir naviguer librement sur l’océan. Je me plais ici, même si tout n’est pas parfait, heureusement. La maison va bien, j’y ai trouvé mon vocabulaire, mon entourage me comprend, je pense donc rester un certain temps, et dans le futur, on verra… Depuis quelques années, je reçois des offres diverses et variées. Je suis jeune et c’est flatteur, mais je suis fidèle et je considère un peu Givenchy comme mon enfant. Je m’en sens responsable. Il n’est pas encore majeur. Quand il aura 18 ans, il pourra prendre son envol. Mais nous avons beaucoup de choses à nous dire. Nous avons tous nos heures de gloire, et je veux partager les miennes avec lui. Traduction: Dominique Rossborourgh

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