Exposition

Rick Owens, le plus hardcore des créateurs de mode

Mutant, hybride et rebelle: Rick Owens est à l'honneur de la Triennale de Milan avec une rétrospective 

I need a freak. Pour son défilé homme printemps-été 2018 au Trocadéro, à Paris, Rick Owens avait choisi le tube d'électro/rap de Sexual Harassment pour assurer la bande-son de son grand final. «J’ai besoin d’un monstre», un titre résumant bien l’esprit du fashion designer américain, à qui la Triennale de Milan consacre une rétrospective. Une exposition étrange traversée d’une sorte de lombric géant constitué d’un agglomérat de béton, de fleurs de lys, de sable de l’Adriatique et des cheveux du créateur. «Pour moi, c’est une métaphore de l’éternité, de la créativité primitive qui pousse l’humanité en avant pour le meilleur et pour le pire», explique Rick Owens au sujet de sa monstruosité organique, à mi-chemin entre le ténia post-nucléaire et le fatberg, ce bouchon de graisse de 130 tonnes qui obstruait les égouts de Londres.

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La scénographie milanaise imaginée par le Californien colle à sa mentalité extrême. Chez lui, la mode est un manifeste rebelle dont les disciples semblent s’être échappés d'un Mad Max. Et pourquoi pas aussi l’avènement d’une nouvelle religion dont il serait le thuriféraire? Lequel n’était pas forcément parti pour organiser les défilés grands-messes dont il s’est fait une spécialité.

Le défilé en vidéo:

Créature nocturne

Intitulée Subhuman Inhuman Superhuman, l’exposition montre les premiers modèles d'Owens en 1994, lorsque ses robes affichaient les plissés marmoréens de la statuaire grecque. Et puis assez vite, le designer change de bord. Bye bye la relecture antique en mode pow-wow urbain. Bonjour l’inspiration venue de la culture gothique et des tribus underground. L’Américain fait de son look sa meilleure carte de visite. Cheveux longs de métalleux, dessins ésotériques tatoués sur un corps sec de créature nocturne qu’il entretient à coups de séances de fitness: Owens est un drôle de type qui fait une drôle de mode. Comme tout Frankenstein, il trouve bientôt sa fiancée, Michèle Lamy, encore plus bizarre que lui. Elle règne sur les nuits de Los Angeles, a 18 ans de plus que son mari. La muse va faire de sa Galatée un business qui rapporte et l’envoyer défiler à Paris.

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Le couple va inventer des styles tout en cultivant son particularisme. Chez Owens, les t-shirts sont élimés et les cuirs bouillis, les vêtements se portent en couches, se nouent et se roulent en boule. Le créateur aime les coupes chasubles, les pulls en grosses mailles qui traînent jusque par terre et l’élégance de la fringue militaire. Rebelle, rock, improbable et chimérique: sa mode se met au service de mutants hybrides. Son Superhuman n’a d’ailleurs pas vraiment de sexe, qu’il soit masculin ou féminin, il porte indistinctement la jupe et marche en talons hauts.

Et puis en 2015, Owens fait défiler les mannequins de sa collection homme automne-hiver le zigouigoui à l’air. Enorme scandale dont le fashion designer se tire avec cette pirouette: «La nudité reste le plus simple et le plus primal de tous les gestes. C’est un coup de poing puissant qui dit beaucoup sur le fait d’être indépendant.» A la Triennale, Rick Owens a sorti quelques pièces de ses archives: des manchettes de guerrier placées sous vitrine, des prototypes de chaussures à poils et une photo de lui en train de se faire arroser par un ami. «Si je pouvais brouiller ne serait-ce que légèrement les paramètres rigides de ce que notre génération considère comme beau et acceptable, j’aurais alors usé de tout mon potentiel pour verser une contribution positive à ce monde.»

Où sont les meubles?

Owens entretient un paradoxe: malgré les excès et l’inquiétante étrangeté de certaines de ses créations, sa marque reste tout à fait portable. La preuve? Le chiffre d’affaires de la maison aux 300 points de vente à travers le monde tourne autour des 25 millions de dollars. «Je ne dirais pas que mes vêtements sont radicaux. Mais pour quelqu’un de mon âge, j’ai 55 ans, je suppose qu’ils sont perçus comme légèrement ridicules», racontait le créateur au magazine Vestoj en 2016. Je fais une mode qui me ressemble. Une mode masculine assez conservatrice avec un soupçon de rébellion. Imaginez quelque chose de classique, mais avec une doublure déchirée ou une sangle SM juste un peu cachée. C’est ce qui se vend le mieux dans les magasins.»

Bizarrement, la Triennale, qui reste un lieu dédié à tous les designs, élude presque totalement la production mobilière de Rick Owens. Il y a bien des poufs en peaux cousues qui font penser aux sculptures de Berlinde De Bruyckere. Mais l’exposition ne présente aucun des objets participant à l'univers Owens, lui qui va chercher le contemporain en le tirant du primitif et du religieux. On pense à ses tables monumentales en bois pétrifié, autels minimalistes voués à on ne sait quel dieu. Ou à sa Tomb Chair, trône en marbre noir d’où surgit, en guise de dossier, le bois d’un élan. Siège barbare pour monarque stylé d’un âge ancien. 


«Rick Owens, Subhuman Inhuman Superhuman», jusqu’au 25 mars, Triennale di Milano, www.triennale.org

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