Slash/Flash

Rihanna/Elisabeth II

Et si les people qui nous font rire ou les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? C’est ce genre de questions que pose cette chronique. Au rayon «pop culture» rien ne se crée, tout se réchauffe

Je le sais. Je vois tout. Je VOUS vois. Vous êtes retournés au travail, il y a de cela quinze jours – ou un siècle. Vous vous sentiez encore libres et sensuels, votre peau était encore salée comme les péchés de luxure que vous aviez commis sous les oliviers, à l’heure de la sieste. Vous vous étiez promis de ne pas changer, et de rester salés, pécheurs, bronzés, amincis, libres – enfin, au moins jusqu’aux vacances de patates. Et déjà le collier du quotidien a écorché vos nuques dociles, et déjà vos échines ploient – oui, chef; pardon chef; un café avec une goutte d’huile essentielle de romarin à la place de l’Assugrin? mais bien sûr, chef… Et là, vous vous dites: suis-je si peu le sujet de ma vie pour que mon existence se réduise à mes tristes fonctions? Ne suis-je rien d’autre que le produit des circonstances? Et si, derrière les actes insignifiants que j’exécute, mon moi n’existait pas? Et si je n’étais rien? Hum.

Ce n’est peut-être pas la question que se pose tous les matins Rihanna, la figure la plus starifiée de 2018, la figure qui a dominé la rentrée mode et people, celle qu’on surnomme la reine Rihanna (au passage, vous avez remarqué qu’il n’y a plus que les femmes noires qu’on qualifie de «reine», par un drôle de retournement colonialisant?). Regardez-la, Rihanna. La chanteuse de R’n’B aux ventes record est à tu et à dia avec les puissants du monde. Elle pose en couverture du dernier magazine Vogue UK avec l’assurance d’une reine. Elle a lancé sa marque Fenty, qui réalise un chiffre d’affaires faramineusement faramineux, chose qu’aucune star du showbiz n’avait réussie comme elle. Elle est ambassadrice Dior. Elle se pose en avocate de la diversité – de peaux, d’orientations, d’origines sociales. Elle s’inscrit dans la lignée de ces artistes de la pop culture (Beyoncé, Virgil Abloh et Cie) dont le combat pour la visibilité des minorités, certes réduit à quelques slogans superficiels, est en train de marquer le grand public. Elle transforme chacune de ses apparitions en manifeste – remember sa dernière épiphanie au gala du Met, costumée en évêque à tiare sacrilège… Respect, Rihanna.

Bien sûr, il y a derrière cette assomption, une armée de communicants, de financiers, de coachs, de compositeurs, de designers et de publicistes (et même LVMH qui est derrière sa marque Fenty). N’empêche. Quelqu’un se souvient-il qu’il y a 5, 6 ans, la carrière et la vie de Rihanna partaient en looping – elle était alors une femme battue toujours amoureuse de son bourreau, droguée, ivre morte, incapable d’assurer sa tournée et ses interviews, à qui l’on prédisait la même dégringolade qu’Amy Winehouse. Comment quelqu’un d’aussi perdu a-t-il pu se transformer en cette idole souveraine qui pose le regard droit, comme si ses succès actuels lui revenaient de naissance, comme si elle avait été appelée de tout temps à régner? Cette Rihanna qui semble si royale, est-elle la vraie Rihanna ou ne joue-t-elle qu’un rôle dicté par son milieu? Cette question se pose-t-elle avec toutes nos idoles, d’Aretha à Shakespeare, de Marilyn à Roger?

– Comment chef? C’est pas une goutte d’essence de basilic dans votre café mais une goutte d’huile de fenouil? Mais bien sûr, chef, avec plaisir, chef.

Chronique précédente:

Meghan/Black Swan

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