Reportage

Roger Smith, l'horloger de génie qui fabrique dix montres par an sur l’île de Man

«T» est allé à la rencontre de Roger Smith dans son petit atelier, sur ce lopin de terre égaré entre l’Angleterre et l’Irlande, pour raconter comment son isolement explique une partie de sa réussite

Selon toute vraisemblance, ce n’était pas sa première pinte. Rencontré un vendredi soir de février dans un pub de Ramsey, au nord de l’île de Man, celui qui disait s’appeler Richard tenait absolument à nous faire l’apologie de sa région. «Isle of Man is motorcycle!», hurlait-il en tentant de l’emporter sur le vacarme de la sono bon marché et les rires des joueurs de billard.

Richard n’avait pas tort. L’île de Man, ses 572 kilomètres carrés, ses 83 314 habitants et ses 124 961 moutons (recensement officiel 2016) sont en effet surtout connus pour la Tourist Trophy (TT), une course de motos complètement délirante qui se déroule chaque début juin sur ses petites routes étroites, fermées pour l’occasion. Elle est réputée comme la plus dangereuse du monde, puisque les concurrents avalent le tour entier de l’île en moins de vingt minutes à une moyenne de 200 kilomètres à l’heure. Deux pilotes sont morts en 2017. Quatre en 2016. Un en 2015. Deux en 2014… Au total 23 motards s’y sont tués depuis 2000. Dans tous les lieux publics, on retrouve des photos de motos. Sur presque toutes les routes, des indications techniques. Et, dans quelques virages, des gerbes de fleurs.

Lire aussi: notre grand format «Horlogers venus d’ailleurs»

Roger Smith, un «demi-dieu»

Mais l’île de Man, ce n’est pas que les motorcycles. Ce lopin de terre flottant entre l’Angleterre et l’Irlande héberge également des adeptes d’une activité peut-être aussi inattendue dans une telle région (mais nettement moins létale): l’horlogerie fait-main. Sur la côte ouest de l’île, dans un hameau égaré près d’interminables plages battues par des vents glacés, Roger Smith et ses huit employés fabriquent en effet chaque année une dizaine de montres mécaniques totalement exceptionnelles. «Pour bon nombre de collectionneurs, Roger Smith est un demi-dieu», affirme sans détours le consultant horloger Olivier Müller.

A l’image d’une montre d’un Philippe Dufour ou d’un Kari Voutilainen, le niveau de finition d’une «Roger W. Smith» est si élevé qu’il est pratiquement impossible d’en acquérir une. Non seulement car le prix est relativement inabordable – comptez 96 497 livres sterling, soit environ 120 000 francs, hors-taxes, pour un modèle de la Série 1 – mais surtout parce qu’il faut faire preuve de patience. Entre le moment où vous la commandez et celui où vous porterez votre montre au poignet, vous pouvez attendre entre trois et quatre ans.

Candidats à l’isolement

Lorsque l’on est allé le voir, Roger Smith préparait son déménagement. Jusqu’alors, il travaillait encore dans une vieille maison d’habitation transformée pièce par pièce en atelier d’horlogerie. Désormais, la petite entreprise s’est installée quelques kilomètres plus loin, dans un bâtiment en bois flambant neuf posé à côté du manoir familial de l’horloger. Roger Smith parle de sa «nouvelle manufacture» avec un clin d’œil un brin ironique.

Cette évolution marque une étape forte dans la récente histoire de la marque. Car ces nouveaux locaux permettront à la petite structure de s’agrandir. «Fabriquer nos montres prend beaucoup de temps, pointe Roger Smith, attablé dans la petite cuisine de son atelier devant un café noir. Aujourd’hui, nous faisons dix pièces par année. Si l’on pouvait augmenter à 13 voire 14, ce serait une remarquable performance.» Pas question en revanche de produire un jour 10 000 montres par an. «Ce serait un monde trop effrayant pour moi», balaye l’horloger dans l’un de ses grands sourires devenus, aussi, sa marque de fabrique.

Le niveau de finition d’une «Roger W. Smith» est si élevé qu’il est pratiquement impossible d’en acquérir une

Les embauches prennent du temps. «Les gens sont intrigués par la manière dont on travaille et sont désireux d’en savoir davantage. Mais nous devons d’abord trouver les bons horlogers et il faut qu’ils soient prêts à apprendre à faire ce métier à notre façon…» Contre toutes attentes, malgré son isolement et son austérité, le lieu de travail ne rebute aucun candidat; Roger Smith dit recevoir des postulations chaque semaine. Mais l’île de Man n’est «pas un endroit pour tout le monde», comme il l’ajoute poliment. «Ici, les gens sont plus distants, il n'y a pas grand-chose à faire.» A part, bien sûr, des montres. Et des courses de moto.

Hommage à la légende

La raison pour laquelle lui a choisi de s’installer sur l’île alors qu’il ne connaissait rien de ce coin de pays s’appelle George Daniels, un maître horloger de légende devenu le mentor de Roger Smith. Même s’il est décédé en 2011, Daniels est encore omniprésent. On le voit sur les photos affichées dans l’atelier. Son nom revient régulièrement dans les explications de Roger Smith. Sa «méthode» imprègne la façon dont toute l’équipe travaille. A l’étage, son atelier est resté intact. Sur la porte, une petite plaquette en métal indique «The George Daniels Room».

Son histoire a déjà été racontée plusieurs fois et fait partie de ces mythes qui façonnent l’industrie de la montre. Comme tout maître horloger qui se respecte, George Daniels était un génie isolé qui travaillait seul. L’une de ses plus grandes réussites est le «coaxial» – un calibre qui offre une alternative à l’échappement à ancre suisse, nécessite moins d’entretien et garantit une meilleure précision – qu’il a vendu au groupe Swatch dans les années 1990. Ce mouvement équipe aujourd’hui une majorité des montres mécaniques d’Omega. «Le coaxial est le point de départ de toute la manufacture industrielle qu’Omega est devenu aujourd’hui», n’hésite pas à dire Raynald Aeschlimann, actuel patron de la première marque du Swatch Group.

Lire aussi: Omega lève un peu le voile sur une nouvelle ligne de production de mouvements

La «méthode» Daniels

Mais George Daniels, ce n’est pas seulement le coaxial. C’est aussi une «méthode». Une façon unique de fabriquer des montres entièrement à la main. Dans les années 1990, le jeune Roger Smith, originaire d’Angleterre, cherche à devenir son apprenti. Daniels refusera. D’abord parce que ce dernier préfère travailler seul – «he was a one-man-band», dit joliment Roger Smith. Ensuite parce qu’il jugeait que la première montre réalisée par Roger Smith n’atteignait pas son niveau d’exigence.

Ici, nous faisons tout, tout seul, à notre façon

Roger Smith

Ce dernier ne renonce pas, consacre quelques années supplémentaires à parfaire cette première montre et retourne la lui présenter. «Il a compris que j’avais une envie désespérée d’apprendre de lui», rigole Roger Smith. Le maître horloger, qui a besoin d’aide pour réaliser une série de cinquante pièces équipées de mouvements coaxiaux – la fameuse série Millenium, qui bat aujourd’hui des records aux ventes aux enchères – accepte finalement l’aide de Smith. «Je me suis vraiment accroché. Daniels était un homme particulier, il avait un caractère très difficile mais je n’ai jamais eu envie d’abandonner. C’était dur, mais la perspective d’apprendre de lui m’aidait à aller de l’avant.» Les deux hommes collaboreront jusqu’au décès de Daniels.

Loin du monde

Malgré ses origines anglaises, l’ex-apprenti a choisi de rester sur l’île de Man. Il dit même en être tombé amoureux. «Ce n’est pas logique, hein? Mais je crois que ce climat, cet isolement, convient bien à nos montres. Pour les affaires, bien sûr, ce serait plus simple de travailler ailleurs, mais le fait d’être complètement séparé de l’industrie horlogère nous aide. Ici, il n’y a pas d’influence, pas de fabricant de boîtes à l’autre bout de la rue avec qui l’on discute des tendances, personne. Nous faisons tout, tout seul, à notre façon.» De la Suisse, Roger Smith fait venir des spiraux, des balanciers et des rubis. Les glaces saphir proviennent de Chine. Le cuir pour les bracelets, de France. Tout le reste est fait maison.

Roger Smith évoque les origines de ses composants sans gêne. Et, à l’écouter, les Suisses devraient faire pareil, se montrer davantage transparent sur la provenance (souvent asiatique) de certaines pièces de leurs montres. «Ce qui est important, c’est l’expertise suisse. C’est cela qu’ils devraient vendre. Derrière les iPhone, il est marqué «Designed in California» mais Apple ne se cache pas de fabriquer ses appareils en Chine. Qui est-ce que ça embête?»

Dans sa Range Rover noire avec laquelle il nous conduit à son futur atelier, Roger Smith va même plus loin. «Avec Internet, les discussions entre les collectionneurs sur les forums, la transparence qui prévaut aujourd’hui pour tout, on peut très bien savoir qui est vraiment une manufacture et qui ne l’est pas, qui fait les choses à la main ou non.» Il s’interroge dès lors sur une occasionnelle «hypocrisie» dans la communication de certaines marques sur le «fait-main».

Trop chère à porter

C’est notamment pour cette raison qu’il a lancé sa propre chaîne YouTube. En sept petits films qui durent au total plus d’une heure (vus plusieurs dizaines de milliers de fois), il y décortique par exemple la fabrication d’une boîte de montre. Du dessin technique à la pièce finie. «Je voulais non seulement partager mes connaissances, mais également me distinguer de certains concurrents. C’est devenu très à la mode de dire que l’on fait tout à la main, mais on est très peu à le faire vraiment.»

La rencontre arrive à son terme. Avant de se quitter, on ne résiste quand même pas à l’envie de lui demander encore pourquoi, à son bras gauche, il porte une Rolex Explorer 1 et pas une Roger W. Smith. C’est sa femme qui lui a offert cette montre pour ses 40 ans (il en a 47 aujourd’hui), dit-il simplement. Et il l’apprécie beaucoup. «De toute façon, porter l’une des miennes me coûterait trop cher… Et, ces montres, j’aime les fabriquer, pas les porter.» Roger Smith conclut la visite de sa nouvelle manufacture qui sent encore la peinture fraîche en nous présentant une pièce importante, à l’entrée à gauche, qui sera consacrée exclusivement à Georges Daniels. Ce sera comme un petit musée qui, pourquoi pas, attirera quelques touristes de passage.

Peut-être même qu’un jour, Richard, au pub, vantera aux étrangers la fine horlogerie de l’île de Man plutôt que sa course de moto insensée.

Publicité