grand cru

En Romanée-Conti, à la fortune du vin

Le domaine mythique de Vosne-Romanée produit les crus les plus chers du monde dans un décor monacal, loin du faste de certains grands châteaux bordelais. Visite guidée avec celui qui prendra un jour les rênes du mythe, Bertrand de Villaine

La Romanée-Conti,la simplicité d’une icône viticole

Le domaine mythique de Vosne-Romanée produit les crus les plus chers du monde dans un décor monacal, loin du faste de certains grands châteaux bordelais. Visite guidée avec celui qui prendra un jour les rênes du mythe, Bertrand de Villaine

A l’ouest de Vosne-Romanée, des vignes couronnées par un bandeau de forêt s’étirent en pente douce en direction du village. Au bas de la butte, au bout d’une petite route rectiligne, une croix du XIVe siècle plantée devant un mur de pierre se dresse vers le ciel. On y est! Devant nous, sur 1,8 hectare d’un seul tenant, les ceps les plus chers du monde: ceux de la Romanée-Conti, un des huit grands crus du domaine éponyme. A sa droite, les Richebourg et la Romanée-Saint-Vivant. A sa gauche, de l’autre côté d’un autre chemin de vigne, La Tâche. Des noms prestigieux dans un paysage d’une remarquable simplicité, sans caméra ni vigile.

C’est là tout le paradoxe du domaine de la Romanée-Conti (DRC). Bio depuis 1986, ses vins sont devenus des produits financiers. Sur le terrain, rien ou presque n’a changé. Toutes les installations du domaine sont fonctionnelles, loin du bling-bling de certains châteaux bordelais. «On se concentre sur notre mission première, faire du vin, à l’écoute du millésime», résume, Bertrand de Villaine, quadragénaire au physique de pilier de rugby et successeur désigné de son oncle, Aubert de Villaine, copropriétaire du domaine.

Ceps bichonnés

Ce dépouillement assumé s’explique par une forte influence monacale: à l’origine, ce sont les moines de l’abbaye de Saint-Vivant, devenue prieuré clusien au XIIe siècle, qui ont défriché «la terre inculte de Flagey et de Vosne», donation du duc de Bourgogne. Ils ont bichonné les ceps de pinots noirs jusqu’au XVIIe siècle avant plusieurs rachats successifs jusqu’à celui des familles Leroy et de Villaine, en 1869.

En quittant ses vignes qui ondulent dans le vent pour prendre la direction du village, Bertrand de Villaine a une pensée pour ceux qui l’ont précédé: «Je représente la quatrième génération de la famille à travailler au domaine. Il y a moins de 50 ans, mon grand-oncle finançait l’activité viticole grâce à ses taureaux de concours. Produire du vin n’était pas rentable.»

La roue a tourné: aujourd’hui, le DRC est une icône de la viticulture mondiale. Selon La Revue des vins de France, les allocataires ont déboursé 8100 euros pour une caisse de 12 bouteilles panachées du millésime 2010, dont un peu plus de 1700 euros pour le seul flacon de Romanée-Conti. Un prix multiplié par huit dans le commerce, plus pour certains millésimes anciens. «Je ne confirme jamais les chiffres, mais c’est vrai, nos vins sont chers, note Bertrand de Villaine. Cette inflation n’est pas le fruit de notre volonté. C’est le jeu de l’offre et de la demande.»

Le domaine de 26 hectares impose aux allocataires privés de ne pas revendre leurs vins malgré une tentation évidente. «Nous les surveillons de près, reprend le neveu d’Aubert. Sauf exception dûment justifiée, les allocataires qui vendent des bouteilles pour spéculer sont rayés de la liste. On produit du vin pour qu’il soit bu.»

Respecter l’étiquette

Après une courte marche dans les rues de Vosne-Romanée, on arrive devant la cave, un long bâtiment aux pierres apparentes situé derrière une grille couleur vin flanquée des initiales «RC». Par un escalier étroit, on pénètre ensuite dans une enfilade de galeries voûtées où dorment les précieux fûts du domaine et le stock de bouteilles.

Sous la lumière vacillante, tout est aligné et balisé avec une précision géométrique. Devant un mur de flacons nus stockés les uns sur les autres, une petite pancarte précise: «Romanée-Conti 2013, 1427 bouteilles, 12 mars 2015», la date de la mise en bouteille. Par mesure de sécurité, l’étiquetage est réalisé juste avant l’envoi des caisses. «Sans étiquette, nos vins ne valent pas grand-chose», précise notre guide.

C’est l’heure du moment fort de la visite: la dégustation du millésime en cours d’élevage, le 2014. La série commence par le Corton, Echezeau puis la Romanée-Saint-Vivant. Bertrand de Villaine plonge la longue pipette dans les fûts et distribue à chacun un fond de verre du précieux nectar. Une mise en bouche de haut niveau avec des vins expressifs au fruit triomphant.

Tanins nobles

C’est ensuite au tour de Richebourg – le vin perd le pluriel de l’appellation – et de La Tâche. Est-ce la solennité de l’instant? Le niveau des vins semble être encore monté d’un cran: tout y est, la structure, le fruit, les tanins très nobles, la finesse et la fraîcheur. Et un élevage en fût de chêne remarquablement intégré, malgré l’utilisation de bois neuf. «Nous choisissons de très vieux chênes au grain très fin, précise Bertrand de Villaine. Et nous nous contentons d’une chauffe faible. C’est indispensable pour ne pas marquer le vin.»

Comme il se doit, la Romanée-Conti est le dernier vin servi. Il présente un profil plus austère que les précédents, mais son élégance et sa persistance impressionnent. Dans le millésime 2014, la production s’élève à 26 pièces bourguignonnes de 228 litres, soit moins de 8000 flacons de 0,75 l. La mise en bouteille est effectuée par lots de trois ou quatre fûts sans assemblage de l’ensemble. Deux bouteilles de Romanée-Conti du même millésime peuvent donc présenter des expressions différentes – une curiosité qui repose sur une longue tradition.

Monument aromatique

Alors que la visite s’achève, Bertrand de Villaine file chercher une bouteille qu’il sert dans une petite alcôve. Un Bâtard-Montrachet 2005, une rareté non mise en vente. Le DRC possède moins d’un hectare dans la prestigieuse appellation dédiée au chardonnay. Un monument aux arômes de caramel au beurre salé et de clous de girofle. Inoubliable.

Les verres se vident. L’heure des confidences. Arrivé au domaine en 2008, Bertrand de Villaine se sent-il prêt à succéder à son oncle, qui s’apprête à vivre sa 45e vendange? «Tant qu’Aubert sera là, il n’y aura pas de passage de relais. On est complémentaires. Il a un côté monastique, très réfléchi. Je suis plutôt bon vivant.» Se voit-il à la tête du DRC dans 20 ans? «Ce sera peut-être moi, peut-être un cousin ou un de mes enfants. On verra bien. L’essentiel est ailleurs: nous devons rester à la hauteur des terroirs qui nous ont été confiés.»

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