Design

Ron Arad, en verre et contre tout

L’architecte et designer israélien présentait à Milan et à Londres ses dernières créations belles et fragiles

C’est l’histoire d’un architecte qui trouve un siège de voiture dans un terrain vague de Londres. Et décide d’en faire un fauteuil pour son atelier. La Rover Chair de Ron Arad de 1981 appartient à la mythologie de son auteur. Au point d’en avoir sans doute un peu assez qu’on résume systématiquement son succès, presque quarante ans plus tard, à cet objet.

A Milan, et ensuite à Londres, l’architecte et designer israélien installé en Grande-Bretagne n’est d’ailleurs pas venu pour en parler. En avril pendant la foire internationale du meuble de la première et au London Design Festival organisé en septembre par la seconde, il présentait ses dernières créations en verre pour les marques Nude et Venini. Nude est une jeune marque turque lancée en 2014 à Milan. Venini est italienne, fondée à Murano en 1921. «Elles ont deux manières très différentes de travailler, explique Ron Arad. Chez Venini, vous ne trouvez que des maîtres verriers dont vous connaissez les prénoms et pour qui chaque pièce prend un temps fou. Tandis que Nude emploie 400 souffleurs de verre hyper qualifiés qui fabriquent des objets en grande quantité à un rythme effréné.»

L’œil du rossignol

Ce n’est pas la première fois que Ron Arad collabore avec cette dernière. Il a même été parmi les premiers à produire pour elle une série de verres à vin et Red White, une carafe à décantation en forme de cercle. «Le verre est un matériau visuellement fascinant lorsque vous le travaillez. La question est de savoir comment en tirer quelque chose de séduisant. Comment exploiter le savoir-faire plus artistique de Venini et plus artisanal du côté de Nude.»

Pour Nude, Ron Arad a imaginé une famille de contenants qui s’emboîtent les uns dans les autres. Ce qui donne des constructions hybrides qui peuvent servir aussi bien de vase que de coupe à fruits, voire des deux à la fois selon la combinaison. «J’ai utilisé une technique turque qu’il s’appelle çeşm-i bülbül, ce qui veut dire «l’œil du rossignol». Laquelle consiste à enrouler des tiges de verre de couleur sur du verre en fusion. Le souffleur donnant ensuite à ces bandes une direction en les faisant tourner dans des moules en acier. Ce qui crée ce jeu de lignes diagonales incrustées dans la matière. «Même si ces objets donnent une impression de simplicité, pour y parvenir, c’est extrêmement compliqué. Les verriers ont mis sept mois pour y arriver.»

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Entre art et consumérisme

Pour Venini, l’architecte et designer a aussi réalisé des vases, mais en y ajoutant une paire de lunettes en métal. D’où ce titre en forme de jeu de mots: Where Are My Glasses? «Paradoxalement, ces pièces toutes uniques ont été plus simples à fabriquer car elles sont soufflées dans l’air tandis que celles de Nude doivent être travaillées dans des formes, ce qui ajoute à la difficulté», explique Ron Arad. Entre la Rover Chair, ses platines de disque coulées dans du béton armé et les lunettes de ses derniers vases, le designer a fait en sorte d’appliquer à sa démarche l’idée du ready-made de Marcel Duchamp.

«Peut-être, mais mon job reste avant tout de dessiner des objets qui vont se vendre. Lorsque Vitra me demande de concevoir une chaise, je sais qu’elle va finir dans un magasin de meubles. Et lorsque je travaille pour une galerie ou un éditeur, je vais penser autrement. Cela dit, l’approche et la curiosité sont similaires. J’aime travailler dans ces deux champs.»

La recette du génie

En novembre 2017, il exposait à la Grob Gallery à Genève une dizaine de ses créations les plus célèbres dont un banc à bascule taillé dans un énorme tronc de cèdre. Grâce à un système de roulement bien caché, l’assise de plusieurs centaines de kilos oscillait avec la légèreté d’un nuage. «J’ai gravé dans le bois cette phrase de William Morris: «Have nothing in your house that you do not know to be useful, or believe to be beautiful.» N’ayez rien dans votre maison que vous ne sachiez utile, ni ne croyiez être beau. Cela résume bien ma position», reprend le designer qui aime à se définir comme un architecte.

«C’est le cas de tous les maestri italiens du mobilier. Prenez Gio Ponti, Carlo Mollino ou Vico Magistretti, on parle d’architectes qui fabriquaient des meubles pour les bâtiments qu’ils avaient créés. Et puis sont arrivés les designers comme Achille Castiglioni et Mario Bellini. Le design a été enseigné dans les écoles. Et l’Italie a perdu cette notion de maître. Vous savez, à Londres dans les années 1980, le métier de designer n’existait pas. Si vous vouliez l’exercer, vous alliez à l’étranger, en Italie notamment chez Alessi à Milan qui était une marque très traditionnelle.

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«J’ai dû inventer ma profession», continue Ron Arad qui termine en ce moment un hôpital à Miami et dont le bureau londonien emploie une vingtaine de personnes. «Vous connaissez la recette du génie selon Vidal Sassoon, qui a monté son empire grâce à la coiffure? Elle tient en trois points: faites-vous une réputation de créateur génial. Facile. Entourez-vous de personnes qui sont meilleures que vous. Toujours facile. Et laissez-les aller de l’avant. Et ça, c’est déjà beaucoup plus compliqué.»

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