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Dans ses parfums, le couturier Elie Saab transmet ainsi des pans de souvenirs heureux, une vision d’un Liban en paix.
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Interview

La rose selon Elie Saab

Le couturier a lancé au printemps une eau de toilette autour de la rose: la fleur, son parfum, mais aussi sa couleur. Rencontre 

Les collections créées par le couturier libanais possèdent des accents solaires. Elles portent en elles quelque chose de son pays natal, une certaine légèreté face à la lourdeur d’une situation politique instable, une joie de vivre qui tient tête à cette certitude que demain n’existera peut-être pas. Dans ses parfums, Elie Saab transmet ainsi des pans de souvenirs heureux, une vision d’un Liban en paix. Pour son eau de toilette, il a choisi la rose, sans les épines, et a confié au parfumeur Francis Kurkdjian la tâche de faire entrer ses désirs dans un flacon.

Le Temps: Francis Kurkdjian m’a dit que la consigne que vous lui aviez donnée c’était simplement «rose». C’est LA rose ou LE rose?

Elie Saab: D’abord, c’est la couleur, une teinte que j’aime beaucoup. Elle est un peu le symbole de notre maison, ce rose tendre, fondu, c’est une de mes couleurs fétiches que j’utilise dans ma couture. C’est la rose ensuite. On ne peut pas passer à côté quand on conçoit un parfum. Il y a beaucoup de variétés de roses, toutes ne sont pas de la même couleur.

– Est-ce que c’est une manière de voir la vie en rose? Ou d’encourager à la voir en rose?

– C’est surtout la couleur qui symbolise la féminité, celle que je présente dans mes collections. Elle va bien au teint, elle adoucit le visage. C’est une couleur très subtile et généreuse.

– Il y a cinq ans vous lanciez votre premier parfum, très enveloppant, presque comme une armure protectrice de fleurs. Le temps était donc venu de créer une déclinaison plus légère?

– Depuis le lancement d’Elie Saab Le Parfum, qui était un nouveau métier pour nous, il a fallu le positionner. Sur le marché, il se trouve désormais très bien établi. Il était temps en effet d’agrandir la gamme, de lancer des nouveautés. C’est Francis Kurkdjian qui a créé notre fragrance. Il a vraiment compris la maison, la femme que nous imaginons avec nos collections. Nous avons une relation très proche et très compréhensive. Et j’ai voulu qu’il imagine cette eau de toilette.

– Cette femme dont vous parlez, qui est-elle, comment la dessinez-vous?

– C’est une femme pensée comme une apparition, comme si en l’approchant, elle allait se fondre dans le lointain. C’est une vision. C’est pour cela que nous avons choisi le mannequin Toni Garrn pour être l’image du parfum: elle passe comme un courant d’air dans cette robe de voile.

– Anja Rubik incarnait le premier parfum. Pourquoi avoir choisi cette fois Toni Garrn?

– Le travail réalisé avec Anja me plaisait beaucoup. Elle représentait très bien la fragrance les cinq premières années mais je n’aime pas rester attaché à un seul visage. C’est comme pour construire une collection: à chaque fois, j’ai beaucoup de muses, je n’aime pas me limiter à une seule femme, à un seul style.

– La robe qu’elle porte sort-elle d’une de vos collections ou a-t-elle été créée spécifiquement pour cette occasion?

– Elle a été conçue spécialement pour le parfum. Plus simple que la précédente, avec moins de drapage. Je voulais donner le sentiment d’une deuxième peau avec cette robe, comme si la couleur était directement appliquée sur le modèle.

– Cette longue traîne qui flotte sur le pont, on a justement l’impression qu’elle symbolise le sillage de la fragrance. C’était voulu?

– Bien sûr que c’était voulu. La traîne est différente parce que le sillage est différent. Un parfum c’est comme une collection: on raconte une autre histoire à chaque fois.

– Comme une voix, un parfum c’est souvent le premier souvenir qu’on a de notre enfance. Quel est le premier parfum dont vous vous souvenez?

– L’odeur du jasmin et des orangers dans notre maison d’enfance. On en retrouve la trace dans mes parfums.

– Et celui que portait votre mère?

– Elle mettait Arpège de Lanvin. Mais cela ne m’a pas du tout influencé dans mes créations.

– Sur la peau, votre dernier parfum laisse un léger goût de miel. Est-ce l’expression d’un souvenir, d’une douceur?

– On voulait juste que cette eau soit addictive. Que lorsqu’on la porte, on ait le désir d’en remettre, et d’en remettre encore. Ce miel, ce sucre, c’est pour donner envie.

– Quelles traces olfactives dans cette eau de toilette peut-on suivre pour arriver jusqu’au Liban?

– Ce n’est pas seulement ce parfum qui mène au Liban, c’est tout ce que je crée. Toutes mes collections, mes parfums sont basés sur l’attachement à mon pays. Et je sens que cela prend une place de plus en plus grande dans mon cœur. Dans les jardins libanais, on trouve beaucoup de roses. Dans le fond, Beyrouth n’est pas très éloignée de Paris. Les gens y partagent les mêmes pensées, la même façon de vivre, l’ambiance y est très occidentale.

Peut-être que le fil qui ramène cette eau au Liban ce sont les fleurs, les roses, le miel, le cèdre… Les femmes méditerranéennes sont très généreuses, elles veulent des jus qui les enveloppent, pas des odeurs timides. Ce n’est pas évident de rassembler tous ces paramètres dans un parfum, mais à chaque fois j’arrive à obtenir ce dont j’avais envie.

– Le lancement a eu lieu une semaine après les attentats au Liban et à Paris. Vous auriez pu l’annuler. Etait-ce un choix symbolique?

– Non parce que nous, les Libanais, nous sommes malheureusement «presque» habitués à des événements comme ceux-là. La meilleure chose pour se défendre, le meilleur message que l’on puisse lancer à la terreur c’est de montrer qu’on est là, qu’on va rester là, que la vie continue, et qu’on va toujours créer des robes et des parfums. C’est une forme de résistance…

– Dans «L’Idiot» de Dostoïevski, on trouve cette question que pose Hippolyte Terentief au prince Mychkine: «C’est vrai, prince, que vous avez dit une fois: «C’est la beauté qui sauvera le monde?» Et vous, croyez-vous que ce soit possible?

– Oui, bien sûr, la beauté de l’esprit, la beauté du geste aussi. Il faut continuer à voir les choses en grand, en beau, malgré tout ce qui se passe autour de nous. Je crois dans le pouvoir de la beauté.

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