Un îlot de constructions basses aux murs teintés d’un rose orangé délicat d’où émerge, à la verticale, une enseigne à la typographie calligraphique. Dans le paysage industriel de la localité bernoise de Haute-Argovie, devenue haut lieu de design depuis la création de la biennale Designers’ Saturday*, la fabrique à l’architecture discrète et intemporelle paraît aussi confidentielle qu’une maison de famille. A l’intérieur, la couleur et la lumière sont omniprésentes, jusqu’aux murs de brique badigeonnés de tons pastel dans les halles de fabrication où trônent des métiers à tisser monumentaux. Peut-être dans le but d’adoucir cet environnement abrupt peuplé de bobines de corde gargantuesques et de monstres de métal de plusieurs tonnes devant contenir des lés de dizaines de mètres que des navettes dociles trament inlassablement. Avec en arrière-fond un cliquetis régulier, une senteur lourde de végétal sec.

Dès l’entrée du bâtiment des visiteurs, passage obligé sur un monumental tapis-brosse mur à mur. La densité de la fibre hérissée et compacte se mesure sous la semelle, en guise d’introduction rugueuse aux valeurs de l’entreprise séculaire: force tranquille et pérennité. Car c’est depuis la fin du XIXe siècle que Ruckstuhl tisse savoir-faire helvétique et matières premières exotiques en kilomètres de revêtements de sol dont seront tapissés intérieurs, magasins (tels ceux de Dolce & Gabbana ou d’Armani), bureaux et entreprises du monde entier.

Le directeur, Peter Ruckstuhl, arrière-petit-fils de Moritz, fondateur de la fabrique en 1881, nous accueille avec une bonhomie joviale et des croissants cuits au feu de bois. Un souci d’authenticité dans le détail, fût-il culinaire. Car sur les métiers de la manufacture ne se trament que des matériaux naturels: coco, sisal, lin, laine, poil de chèvre, crin de cheval, viscose. Le long des parois du showroom s’alignent des échantillons de textiles à l’infinie variété: de fibres, de camaïeux de tons, de structures. De tous ces petits carrés neutres ou colorés, du feutre de laine sec à la viscose moelleuse et chatoyante, on jauge d’un coup d’œil où l’on aimerait immédiatement poser ses pieds. Mais la perception visuelle est trompeuse. Le sol de la pièce où nous nous trouvons, par exemple, est revêtu de coco, une des spécialités de l’entreprise, la seule en Suisse à élaborer des moquettes de cette fibre hautement résistante qui se file à partir de la gangue chevelue du fruit. Devant notre scepticisme à envisager de fouler pieds nus ce tressage de cordes hirsute, Peter Ruckstuhl nous incite à nous déchausser pour démentir nos préjugés. «Nous mettons à la disposition de nos clients une chambre noire pour qu’ils testent les différentes matières sans les voir. Vous imaginez à l’œil que le coco n’est pas confortable mais essayez, vous verrez que c’est le contraire», déclare le directeur, avouant que son habitation privée en est entièrement recouverte, jusque dans sa chambre à coucher. Effectivement, le ­contact direct avec l’épiderme est plus que tolérable, voire agréable, procurant un effet de massage. La fibre, importée du Sri Lanka, a connu ses heures de gloire il y a quarante ans et regagne du terrain aujourd’hui, selon Peter Ruckstuhl: «Le coco est devenu populaire dans les années 70 au moment où l’architecture a changé, le béton devenant visible dans les intérieurs. Il fallait apporter de la chaleur à ce matériau triste et froid, le béton associé au coco, c’est une combinaison idéale. On en a mis partout, dans les musées, les églises aussi car c’est un revêtement parfait pour l’acoustique. Le coco est indémodable, c’est comme le jeans, il met en valeur n’importe quel mobilier, des antiquités au contemporain.»

Des matières nobles venues d’ailleurs

Il faut dire que cette drôle de fibre indisciplinée représente le noyau affectif de l’entreprise, la graine fondatrice qui lui a ­permis de se développer et de prospérer. En effet, la légende familiale veut que Moritz Ruckstuhl, au cours d’un périple en bateau depuis l’Argentine en 1878, frappé par l’utilisation des nattes que l’on déroulait sur le pont pour empêcher les matelots de glisser par temps de pluie, entreprît dès son retour en Suisse de produire tapis et paillassons à partir de ce végétal ligneux. Un mythe sur fond d’exotisme qui se retrouve en filigrane de la production Ruckstuhl, des matériaux à la dénomination des couleurs, telle que «blanc rocaille du sable ayant pâli au soleil» ou encore «beige sec de la fourrure d’un chameau». Des nuances de la collection «Harmony House» qui tente de définir pour chaque espace d’habitation, parmi une gamme chromatique de toute la palette de l’arc-en-ciel et une déclinaison de structures variées, tons et types de revêtement adaptés. Même si, selon Peter Ruckstuhl, «les clients choisissent le plus souvent des tonalités naturelles ou beige. C’est un gros investissement un tapis mur à mur, on le fait une fois dans sa vie et on ne s’autorise pas à être téméraire.»

Plus raffiné, soyeux et élégant, le sisal, autre spécialité de la manufacture, présente un aspect de cordage tressé plus lisse. Provenant des feuilles de l’agave, une plante de la famille des cactus, la fibre est importée de Tanzanie et du Kenya. Sa trame régulière permet de le teindre plus facilement que le coco et lui donne une tonalité plus urbaine.

Mais c’est la laine, provenant essentiellement de la toison de moutons néo-zélandais, qui offre la plus grande variété de traitement (feutre, bouclette, chenille, etc.) permettant inclusions de matières, perforations au laser, laçage de cuir. De même que le lin ou la viscose (un dérivé de la cellulose), autres matériaux phares de l’entreprise, qui habillent de raffinement les intérieurs les plus cosy. «La viscose est très fine, au toucher, elle est similaire à la soie. Certains modèles sont tissés à la main en Inde, car nous ne disposons pas de machines adaptées à ce processus de fabrication. Mais cela reste une production de ­niche», déclare Peter Ruckstuhl.

Quand les artistes domptent la fibre

A partir de ces matières premières malléables, dont le fil, préalablement teint, est livré en bobines à la manufacture, les designers de tout poil tricotent leurs propres canevas artistiques, qui seront réalisés par les ouvriers hautement qualifiés de chez Ruckstuhl. Une créativité exploitée depuis 2005 par l’actuel directeur, qui a lancé des éditions limitées et des collections originales, s’alliant aux plus grands noms du design, et aujourd’hui de la mode, érigeant le tapis en œuvre d’art, en pièce maîtresse du mobilier, et non plus en tonalité d’arrière-fond pourvoyeuse d’ambiance.

C’est ainsi que, dans la foulée d’Alfredo Häberli (2005) ou d’atelier oï (2010), la collection s’ouvre cette année à d’autres designers, à des architectes et à un couturier. Arik Levy, Victor Carrasco, atelier oï (qui remet l’ouvrage sur le métier), Patricia Urquiola mais aussi le créateur de mode Hussein Chalayan et les architectes du bureau suédois Claesson Koivisto Rune se sont frottés à la fibre animale pour élaborer des pièces thématiques. Hussein Chalayan a interprété la Route de la Soie à travers plusieurs modèles, dessinant sur l’un son itinéraire exact ou s’amusant sur un autre à détourner des motifs de tapis persan en bordure en les stylisant, tout en imprimant en son centre des figurines du jeu vidéo Space Invaders dans un ton rose électrique.

Moins iconoclaste, l’Espagnol Victor Carrasco a choisi de diluer un subtil dégradé de couleur ton sur ton diffusant une lumière vibrante. Arik Levy, lui, reste fidèle à ses volumes géométriques en traçant des dessins topographiques dans un camaïeu de vert, évoquant des champs vus d’avion dans «Crack» ou encore un pavage de dalles couleur granit pour «Landscape».

Du bureau d’architectes Claesson Koivisto Rune émerge une création plus classique intitulée «Palm Leaf», la matière, dans une unicité de ton, étant travaillée en structures linéaires contrastées, caressantes au toucher, évoquant les nervures d’une feuille de palmier.

Une collection à haute valeur artistique qui obéit au credo de l’entreprise: «transformer des matières naturelles en produits ­culturels», Peter Ruckstuhl estimant que «ces modèles devraient être vendus dans des galeries». Il a notamment installé une exposition permanente de ses pièces les plus marquantes, dans une scénographie d’atelier oï, au cœur de la fabrique. La dernière collection à peine sur le marché, ce visionnaire se tourne maintenant vers de nouveaux projets liés à des savoir-faire venus d’ailleurs, tel ce tapis en sisal qu’il souhaite faire tricoter à la main en Colombie «Avec un fil épais, on peut monter 1 m2 par heure», dit-il. Il quitte ainsi régulièrement son sol natal pour parcourir les continents en quête de processus de fabrication inédits et de nouveaux marchés, la manufacture exportant dans une vingtaine de pays d’Europe mais aussi en Amérique du Nord et en Asie (Japon et Corée), la Chine restant encore à conquérir. Mais ses voyages, dans le temps et l’espace, commencent dans l’intimité de son bureau où il s’est entouré de collections de cocos de mer, de mécanismes horlogers, de boutons de corne, de vasques en bois d’Afrique ou en rotin de Chine, d’anciens téléphones retraçant l’histoire de la fabrique, de navettes de métier, de pinceaux de calligraphie chinoise et encore de bocaux de pigments colorés. «Je ne peux me débarrasser de mes collections, j’en ai aussi à la maison, ma femme devient folle!» s’amuse-t-il. Bientôt, il passera la main à ses héritiers, qui montrent déjà leur engagement dans l’entreprise familiale, les nouveaux maillons de la dynastie Ruckstuhl.

*La prochaine édition aura lieu les 1er et 2 novembre 2014.