MODE

Rudi Gernreich, le retour du prophète incompris

Alors que la marque culte fait sa réapparition, retour sur la mode féministe et radicale de Rudi Gernreich. L’époque est-elle enfin prête pour ses créations?

Les temps auraient-ils changé? A l’automne 2018, un trio constitué de Matthias Kind et des directeurs artistiques Camilla Nickerson et Neville Wakefield a officiellement relancé la marque Gernreich, avec un communiqué clairement engagé: «Il y a une urgence à redécouvrir une mode qui ait du sens […] Rudi créait du débat, et montrait que le changement, la liberté et l’égalité ne sont pas seulement des choses désirables, mais aussi réalisables.» Le trio a invité l’artiste de Los Angeles Lisa Anne Auerbach, mais aussi la danseuse et performeuse Cecilia Bengolea et le photographe Gray Sorrenti à élaborer de manière collaborative la première collection et toute la communication qui l’entoure.

En ces temps de réflexion poussée sur la durabilité et la circularité des vêtements, nous sommes franchement loin du tout synthétique jetable que le designer avait imaginé en 1970. Mais la défense du vêtement unisexe, l’abandon du marketing genré, l’inclusion de tous les types de corps et de toutes les générations, la disqualification de la mode en faveur du vêtement via un retour au fonctionnalisme, ou encore la conception performative de l’habit, voilà autant de lignes de force qui traversent les pratiques les plus pointues de la mode contemporaine et qui sont bien présentes dans cette première collection.

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La mode passera de mode, annonçait Gernreich en 1970. Son futurisme n’avait finalement que peu à voir avec celui d’un Courrèges ou d’un Cardin à qui on le compare souvent: il était fait d’un mélange inouï de conscience sociale et d’humour. Se replonger aujourd’hui dans son travail, comme le fait ce trio, ce n’est pas rejouer l’imagerie sixties, mais renouer avec des principes qui sont d’une furieuse actualité, et dont la mode a besoin pour se réinventer. Le MOMA ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Lors de la grande exposition que le musée new-yorkais a consacrée durant l’hiver 2017-2018 à la mode comme médium, intitulée Is Fashion Modern?, ce sont des créations de Gernreich qui ouvraient le show, pas celles, plus convenues, des grands noms de la mode française.

Hiver ou été, homme ou femme, tout le monde sera vêtu à l’identique

Rudi Gernreich, couturier

Flashback

En janvier 1970, le magazine Life demanda au créateur Rudi Gernreich ses prévisions pour la mode de la future décennie. Dans ce pur morceau de design-fiction, il énumère une série de propositions fortes. Une mode unisexe d’abord: «Hiver ou été, homme ou femme, tout le monde sera vêtu à l’identique», annonce-t-il dans l’article, illustré d’étranges silhouettes androgynes, aux cheveux et sourcils rasés, et perruques géométriques.

Une mode synthétique, aussi: en raison de la disparition des animaux et de la complexité de la production du coton, il imagine que «la plupart des vêtements seront faits en maille synthétique peu coûteuse et jetable». Affirmant que «le culte actuel de la jeunesse éternelle n’est pas honnête et certainement pas attirant», Gernreich imagine également de nouvelles formes pour les seniors: «Si on ne peut plus mettre l’accent sur la forme du corps, on pourra le rendre abstrait», explique-t-il, proposant des séries de caftans aux motifs optiques chatoyants. Enfin, il invite à concevoir la beauté comme une caractéristique du corps lui-même, et non comme un quelconque bonus que devraient apporter les vêtements à ceux et celles qui les portent.

Seins nus

Avec ces prédictions excentriques aux allures de propositions pour un space opera, Gernreich était bien loin de la réalité des looks qui domineraient la décennie. Comme l’écrivait la théoricienne de la mode Nicole Archer en 2016, Gernreich avait «l’art du mauvais timing». Il fut, dès le début des années 1950, absolument en avance sur son temps: génial prophète de la mode du futur pour les uns et personnage choquant ou incompris pour les autres.

Né en Autriche, Gernreich fuit le nazisme et s’exile aux USA en 1938 avec sa mère. Après un bref passage à New York, il s’installe à Los Angeles. Il évolue d’abord dans le monde de la danse. Le rôle central du corps et de la performance dans sa conception du vêtement est un héritage de cette période.

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Ses premières créations sont des maillots de bain en tricot. Ils offrent aux femmes toute la liberté de mouvement possible, au lieu de les contraindre comme le font la plupart des pièces ultra-gainées de l’époque, imaginées pour exalter l’image d’un corps féminin parfait, mais condamné à une jolie inactivité. En 1964, son travail de réflexion sur le sportswear aboutit à ce qui reste aujourd’hui sa création la plus célèbre, le monokini, un maillot en tricot topless et muni de deux fines bretelles. Gernreich, féministe convaincu, cherche, avec cette pièce, non pas à sexualiser davantage le corps des femmes, mais bel et bien à remettre en question les stéréotypes de genre et à lutter pour une égalité accrue des sexes. Bien évidemment, le maillot fait scandale, jusque dans les rangs du Vatican qui interdit formellement aux catholiques de le porter.

Pour un société égalitaire

Au cours des années 1960, il développe des créations graphiques aux lignes claires, propose des total look Op qui incluent maquillage et coiffure. Il collabore d’ailleurs avec le célèbre Vidal Sassoon pour les coupes géométriques de ses modèles. A cette même période, il entame une longue relation de travail avec sa muse et amie Peggy Moffitt, qui incarne jusqu’à aujourd’hui le style Gerneich. Surtout, il n’envisage pas le vêtement comme une simple image: en préférant, aux textiles tissés, l’usage des mailles qui s’adaptent au corps tel qu’il est, avec ses imperfections et ses irrégularités, il traduit dans la matière même de ses vêtements une conception profondément égalitaire de la société. Il la défend par ailleurs dans ses prises de position publiques, déclarant par exemple dans Time en 1967 que «désormais, le vêtement n’est plus le symbole d’un statut social». Et son activisme n’a rien d’une façade: il cocrée, puis anime, dès 1950, la Mattachine Society, une association à l’origine du mouvement de libération des droits homosexuels aux Etats-Unis.

Gernreich meurt en 1985 d’un cancer des poumons. Il a, à l’époque, abandonné le monde de la mode. Mais quelques jours avant de disparaître, il pose pour Helmut Newton avec sa dernière création, le pubikini, une pièce de tissu microscopique dont la coupe est dessinée pour laisser apparaître une toison pubienne soigneusement taillée, et teinte en vert néon. A l’aube de sa mort, il continue ainsi de se projeter dans un futur où la mode ne serait plus normative, et où le corps des femmes ne serait plus lié à la honte de la nudité. Mais là encore, il est peu probable que les années 1980 auraient su accueillir à bras ouverts son activisme vestimentaire. Le pubikini est resté, comme le nom de Gernreich du reste, un secret bien gardé et ce, malgré les rétrospectives qui lui ont été consacrées, à Graz puis à Philadelphia en 2000-2001.

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