L’INTERVIEW

Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh: «Nous voulons développer notre vision de la nouvelle femme Nina Ricci»

Lors de la Fashion Week parisienne, le couple de designers a présenté sa première collection pour Nina Ricci. Une interprétation fraîche et essentielle, annonciatrice d’une nouvelle ère pour la maison fondée en 1932

Ils ont remporté en 2018 le Grand Prix du Jury Première Vision au Festival d’Hyères avec la collection Fish and Fight. Cette récompense leur a notamment permis de développer une collection capsule de prêt-à-porter avec Petit Bateau, en évoquant le lessivage des océans et une croissance durable. Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh viennent des Pays-Bas mais sont liés aux Caraïbes; Rushemy est né sur l’île de Curaçao, et Lisi est d’origine caribéenne par sa mère. Parallèlement à leurs activités au sein de leur marque Botter, ils développent chez Nina Ricci une vision responsable, jeune et pérenne de la mode. Pour raconter leur acception d’une nécessaire modernité, ils parlent d’une seule voix.

T Magazine: Comment avez-vous abordé cette première saison chez Nina Ricci?

Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh: Avec l’esprit grand ouvert! Ils nous ont offert une liberté totale pour interpréter l’esprit de la maison et livrer notre interprétation de la femme moderne, de l’élégance, de la fluidité et de la poésie. Une chose était certaine, nous ne voulions pas gommer l’héritage de Nina Ricci, ni en aplanir l’identité. Nous aimons l’idée d’une approche spontanée et enfantine.

Avez-vous intégré dans votre travail le propos environnemental que vous aviez développé dans votre collection de mode masculine Fish and Fight?

Cette préoccupation reste en filigrane, mais Nina Ricci est une grande maison, et les choses se feront progressivement. Cet engagement commencera à se percevoir d’ici à deux ou trois saisons. Nous cherchons des tissus organiques les plus écologiques possible, et nous veillons à cultiver deux identités distinctes pour Nina Ricci et Botter. Pour notre marque, nous savons où trouver des petites quantités de tissus organiques, mais pour une grande maison de couture française, les métrages sont beaucoup plus importants.

C’est un challenge en soi de passer tous les tests de qualité, et d’être livrés à temps. Nous avons, par exemple, eu recours à des plastiques biodégradables lorsque nous devions utiliser des éléments en plastique sur un vêtement ou un accessoire. Nous sommes attentifs à chaque petit geste. Cela dit, notre priorité, pour l’instant, c’est de développer notre vision de la nouvelle femme Nina Ricci. Nous travaillons sur ces deux axes, et ça prendra encore un peu de temps.

Où ambitionnez-vous de mener la maison?

Nous souhaitons répondre aux attentes de Nina Ricci, mais aussi rajeunir notre public. Pour l’instant, les femmes qui portent Nina Ricci ne sont pas celles que l’on voit sur Instagram et sur les réseaux sociaux, et c’est notamment ce que nous voulons changer. Nina est un prénom jeune et dynamique, et nous voulons amener les collections vers une sophistication facile à vivre, pour que la marque s’adresse vraiment à toutes les femmes.

Quels sont les nouveaux codes du luxe?

La notion de luxe a beaucoup évolué ces dernières années. On est passé d’une tendance glamour parfois difficile à porter à quelque chose de plus décontracté. Actuellement, on sent toutefois une lassitude du streetwear et le retour d’une élégance plus travaillée. On cherche maintenant le luxe dans la qualité des matières, dans la portabilité et la fiabilité de la fabrication. Ce qui correspond parfaitement bien à une maison comme Nina Ricci.

Quelle est votre patte flamande/hollandaise, dans cette maison française historique?

Nous aimons les vestes très construites, les épaules imposantes. Ces structures «solides» nous viennent sans doute de notre côté flamand. En revanche, les couleurs et le flou, ce sont nos influences caribéennes. Nous travaillons sur des constructions techniques, pour que nos pièces soient sans contrainte. La sensation doit être légère. Ce qui nous vient d’Anvers, c’est l’amour de la recherche et de la construction des volumes. Le souci d’aller en profondeur, sans quoi nous ne pourrions créer quelque chose de nouveau et d’intéressant.

Comment partagez-vous votre temps entre Botter et Nina Ricci?

Notre emploi du temps est très clairement structuré avec une répartition des jours que nous consacrons à Nina Ricci et à Botter. De toute façon, c’est un jeu d’aller-retour entre nous et les deux maisons de création. L’expérience que nous tirons de notre collaboration avec Nina Ricci nous guide aussi beaucoup dans notre activité au sein de Botter. Nous travaillons avec des personnes de confiance, qui sont aussi impliquées que nous. Nous savons que, dans tous les cas, le travail continue efficacement. C’est important pour pouvoir créer sereinement.

D’après vous, quels sont les futurs défis de l’industrie de la mode?

Il y a actuellement beaucoup de talents émergents. Le vrai challenge des enseignes de mode, ce sera de leur ouvrir leurs portes et de leur faire confiance. Prendre le risque de donner sa chance à une nouvelle vision, plutôt qu’à quelqu’un qui a déjà du pouvoir et de l’influence. Nous connaissons tant de personnes extrêmement douées qui passent de stage en stage, sans que les marques aient le courage de les engager… Ce sont parfois des gens avec qui nous avons étudié, qui travaillent tout aussi dur que nous. Cela nous interroge, parce que ça pourrait être nous.

Actuellement, ce sont presque toujours les mêmes qui passent d’une maison à l’autre. Des gens qui sont dans l’industrie depuis de longues années, alors qu’une nouvelle génération, qui incarne le futur de la mode, ne demande qu’à faire ses preuves. La mode n’est pas qu’une industrie, c’est aussi un art qui a beaucoup changé l’histoire du monde.

Il est 20 heures. Qu’allez-vous faire juste après cette interview?

Nous avons eu une grosse journée, nous sommes en pleine production. Rushemy va s’ouvrir une bière, et on va se mettre devant une série, pour nous changer les idées…

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