portrait

Sacai, l’art du détour aux sources

Robes camouflées en sweaters de tricot, blousons de biker sous leurs nuages de fourrure ou débardeurs d’homme mués en tenues du soir: la designer japonaise Chitose Abe a fait du détournement et du hacking la signature de sa marque. Rencontre à Tokyo, mégapole multiple et hétérogène dont le vestiaire Sacai porte l’empreinte

Une parka M43 aux volumes polyédriques, comme échafaudée de l’intérieur, taille rabaissée et légèrement cintrée, manches télescopiques. Des motifs Baja façon poncho mexicain aux symétries de vitrail, travaillés sur des robes zippées aux élégances tout-terrain. Et puis du cuir, celui de blousons aux dimensions réinventées, dont les cols de fourrure surgissante confèrent au port de tête des hauteurs vertigineuses. La designer japonaise Chitose Abe conçoit ses vêtements à la manière d’une architecte. Construction, déconstruction. Ou plutôt: composition, non-composition. Elle fait siennes les formes familières du quotidien – sweaters, tricots, vestes de motard, manteaux militaires – pour en proposer des hybridations inédites et y insuffler de nouvelles significations. Cet art du détournement et de l’entremêlé est devenu la signature de Sacai, la maison que Chitose Abe a fondée voilà 17 ans, confidentielle il y a quelques saisons en arrière, et qui figure désormais en tête de liste des marques les plus smart. De sa récente collaboration avec NikeLab à l’ouverture de trois nouvelles boutiques à Hongkong, à Pékin et à Séoul, en passant par l’effervescence de Colette Paris (l’un des premiers points de vente de Sacai en Europe), la créatrice est omniprésente.

Chitose Abe accueille avec un mélange de générosité et de précision, vêtue tout de noir couleur sportswear, un détail punk épinglé à l’oreille. Rigoureuse mais pas froide: à l’image de son atelier suspendu en plein cœur de Tokyo. Son équipe, silencieuse et affairée, bronche à peine tandis que l’on passe entre les mannequins en chantier et les étoffes éployées avant de rejoindre une salle de briefing au dépouillement monacal. Chitose Abe parle d’abord architecture. Béton, parois de verre et distribution des espaces, ceux du flagship store Sacai situé à quelques pas, dans le quartier d’Aoyama où les grandes enseignes cultivent le luxe extrême d’une certaine discrétion. «Ça vous plaît? Ce lieu reflète l’identité de Sacai.» Plutôt que la garde-robe, évoquer l’esprit des lieux. L’art du détour. Ou du labyrinthe? Enfilade de pièces de taille modeste dont les murs laissés bruts et les ouvertures sauvages offrent une expérience du prêt-à-porter à la fois instinctive et raffinée: la boutique Sacai Tokyo a été dessinée par Sou Fujimoto, dont le pavillon de la Serpentine Gallery, visible aux Kensington Gardens de Londres en 2013, flottait à même le gazon comme une nuée de brume luminescente.

So Tokyo!

Sérénité, verdure, acier. Confinement, affinités. Technologie, urbanité. «Cet endroit est so Tokyo», s’est écriée Chitose Abe en découvrant les transformations mises en œuvre par Sou Fujimoto avant l’ouverture du flagship store, en 2011. Tokyo. Immense, contrastée par ses myriades de quartiers, hétérogène et pourtant pleinement cohérente: la garde-robe Sacai en porte l’empreinte. A l’origine de la marque, il y a le rythme effréné de la capitale nippone, et les modes de vie particuliers qu’elle produit. «Ici au Japon, notamment dans les grands centres, la culture du vêtement est un peu différente de la culture du vêtement européenne. Les femmes s’habillent le matin, et elles gardent la même tenue tout au long de la journée, pour amener les enfants à l’école, prendre le métro, se rendre au bureau, travailler, sortir dîner.» La durée des déplacements et les agendas millimétrés rendent presque impossible un retour à la maison pour se changer. «Je conçois mes tenues de manière à ce que les femmes qui les portent puissent se sentir confortables et adéquates dans toutes ces situations. C’est la base de notre philosophie chez Sacai.»

L’inimitable série de robes-sweaters présentées au défilé automne-hiver 2015-2016 résume parfaitement ce paradigme: les torsades de tricot d’Aran y révèlent aux épaules, aux manchettes et sur la taille (basse, si basse!) la blancheur fluide du chemisier, rehaussé par un soupçon de broderie. Pull-over? Blouse? Jupe? Une, deux ou trois pièces? Derrière l’évidence des basiques, un chic subversif, sophistiqué mais sans chichi, qui joue avec le regard autant qu’avec l’esprit. Chitose Abe aime mixer «l’autorité d’un vêtement d’homme au devant avec l’élégance d’une blouse à l’arrière», mixer «la féminité et la masculinité, le classique et le sport», et même mélanger les âges, comme lorsqu’elle articule le col en V d’un uniforme d’écolière avec une camisole longue aux finitions de dentelle (automne-hiver 2005-2006).

Multiplicité des rôles

A la fois designer, mère de famille et cheffe d’entreprise dans un Japon où les postes à responsabilité demeurent encore essentiellement occupés par des hommes, Chitose Abe se dit hyperexigeante, avec autrui comme avec elle-même; à l’atelier, elle garde un œil sur tout, de la comptabilité au marketing en passant par l’achat des tissus. «Mes vêtements ne sont pas faits seulement pour attirer le regard des hommes, tient à souligner Chitose Abe. En japonais, on parle souvent de «kawaii», cette version mignonne de l’élégance. Moi, je ne veux pas que mes vêtements soient seulement kawaii

Cette revendication d’une allure particulière est aux racines de Sacai. Dans la campagne de Gifu où elle a grandi, la petite Chitose refuse déjà de porter la même chose que ses camarades d’école. «Ma mère travaillait dans le milieu de la mode, je lui demandais régulièrement que l’on ajoute des rubans à mes vêtements ou qu’on les transforme.» Tandis que les silhouettes inédites d’Issey Miyake, Kenzo Takada puis Yohji Yamamoto font chavirer Paris et New York, une fillette du Japon des années 70 pressent combien ce que l’on porte parle de soi. «Un jour, j’ai vu une publicité à la télévision pour un grand créateur japonais, peut-être Issey Miyake ou un autre, je ne me rappelle plus. A cet instant précis, j’ai compris que la mode pouvait être un métier. Et depuis, je n’ai jamais imaginé faire autre chose.»

Tout comme Junya Watanabe ou Kei Ninomiya, Chitose Abe s’est formée auprès de Rei Kawakubo, fondatrice de la maison Comme des Garçons et désormais icône vivante de la mode et de son histoire en marche. Kawakubo a offert aux podiums des années 80 l’audace de la déconstruction, du vêtement pensé en tant que processus en cours, éventuellement élimé, troué ou criblé comme peuvent l’être les identités à la dérive dans les sociétés postmodernes. Elle a aussi contredit l’idée d’une silhouette nécessairement harmonieuse et élancée, en inscrivant le corps dans des volumes oniriques ou cauchemardesques, comme si l’intensité imaginaire des espaces intérieurs se matérialisaient soudain vers le dehors (les cascades d’ombres sanglantes et poétiques de la récente collection Comme des Garçons printemps-été 2015 témoignent de ce génie encore et toujours renouvelé). On peut lire dans cette manière idiomatique d’emballer les formes pour en effacer certaines (par exemple les hanches) et en magnifier d’autres (par exemple les mains, le cou) une réminiscence du Japon d’Edo, même si les grands designers contemporains de l’Archipel évitent en général de citer le kimono comme une source d’inspiration.

En 1987, alors en début de carrière, la jeune Chitose Abe quitte un poste dans une grande entreprise du secteur textile japonais lorsque l’opportunité lui est donnée de travailler pour Comme des Garçons. Elle y restera quelque dix années. «La chose la plus importante que Rei Kawakubo m’ait transmise? Le courage de partir de zéro, sans la moindre idée préconçue. C’est un principe que j’applique aujourd’hui encore. Kawakubo-san disait aussi: le business est une forme de création. J’ai mis longtemps avant de saisir tout à fait ce qu’elle entendait par là.»

Asymétrie, inachèvement et monochromie: les signes distinctifs de Rei Kawakubo période Lace Sweater (1982) se retrouvent en filigrane dans le premier succès commercial de Sacai, un col roulé déstructuré aux mailles de tricot noir oversized, issu de la collection automne-hiver 2002-2003. Six ans plus tôt, Chitose Abe mettait un terme à son contrat avec Comme des Garçons. Tout juste mariée, elle tenait à pouvoir s’occuper pleinement de son futur enfant. «Rapidement, je me suis sentie triste d’avoir quitté ce métier auquel je m’étais consacrée si intensément», confie-t-elle. Créer à son propre rythme, éprouver ses propres idées: en 1999, Chitose Abe officialise le lancement du projet Sacai, référence à son nom de jeune fille, Sakai. La première collection comptait cinq modèles, tous entièrement faits maison. Chitose Abe aime à le souligner: «Ma fille et ma marque ont le même âge.»

Superpositions et métamorphoses

La qualité du design Sacai tient à cette force de caractère, à la ­conviction que l’estime de soi, les trajectoires sociales et les identités assignées peuvent être combinées, superposées, trafiquées, hackées: femme d’affaires et épouse, entrepreneuse et parent, créatrice et maîtresse de maison, séduction et emploi du temps, il y a tout cela et bien plus encore dans les alliages vestimentaires de Chitose Abe. Ici, un débardeur pour homme se mue en robe par le sortilège de la soie et d’une touche de crêpe (printemps-été 2004). Là, un simple chandail sort le grand jeu au gré d’un dos fendu dont s’échappent de délicates plissures de cupro (printemps-été 2006). Le blouson de biker (l’un des fétiches de Sacai) emballe un blazer de laine herringbone ou se fait emballer par une volute de fourrure neigeuse (automne-hiver 2014-2015). L’envers et l’endroit, sens dessus dessous.

«Je ne me fixe aucune règle. Je ne fais confiance qu’à mon intuition. Mes choix artistiques s’apparentent à des coups de foudre.» Chitose Abe étouffe un rire gêné au moment de dévoiler quelques reproductions de ses croquis minuscules, réunies à la lettre X (pour X-file) d’un beau livre en forme d’abécédaire, Sacai A to Z, paru aux éditions new-yorkaises Rizzoli. La designer a la réputation de dessiner peu; en adepte du mix et du métissage, elle préfère agir directement sur la matière à partir de pièces préexistantes, cardigan, kaki ou manteau de tweed qu’elle démantibule ciseaux en main et reformule en y glissant un soupçon de cote de maille, un motif de carreaux irrégulier ou une cape de trench selon des assemblages dont elle seule a le secret.

Le résultat déploie des paradoxes stupéfiants: autant sur les runways parisiens (où Sacai fait défiler depuis 2011), les silhouettes possèdent une plasticité intrépide, presque impertinente, comme si la qualité sculpturale et polymorphe des vêtements précédait toutes autres considérations pratiques, autant les vêtements révèlent leur pouvoir d’ensorcellement sur toutes sortes de corps, y compris et surtout ceux qui ne répondent pas aux canons vertigineux du mannequinat. «Même si nous fixons les prix avant le show, je continue à rectifier les coupes et à sélectionner les matériaux les plus durables jusqu’à la mise en vente. S’il y a bien quelque chose que je revendique de la culture japonaise, c’est le perfectionnisme et l’obsession pour des finitions irréprochables.» Le vrai secret du savoir-faire Sacai, néanmoins, est ailleurs. «J’essaie moi-même toutes mes pièces. Tout ce que je crée est motivé par le désir intense d’être porté.» Pour Chitose Abe, la mode n’est pas seulement faite pour être regardée sur les podiums, à la manière d’une œuvre d’art. «Elle est faite pour être vécue, portée et éprouvée.»

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