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Le sacre d’Alaïa

Il y a des années comme ça… Encore que non, il n’y en a pas eu tant que cela des années où l’on assiste au sacre d’un couturier. L’an 2013, c’est le millésime Azzedine Alaïa. L’homme le plus discret du monde de la mode – il donne peu d’interviews, défile en privé hors calendrier, ne fait jamais de publicité, rechigne à se faire photographier, distribue ses mots avec parcimonie – impose pudiquement son omniprésence.

Dressons la liste de ses faits afin d’éviter d’en oublier: tout d’abord, il y a eu les costumes, ceux du ballet Les Nuits d’Angelin Preljocaj, puis ceux de l’opéra Les Noces de Figaro pour le Philharmonique de Los Angeles avec une scénographie de Jean Nouvel. En automne, une nouvelle boutique de trois étages va ouvrir au 5, rue Marignan, un parfum est en cours d’élaboration… Mais ce que l’on retiendra avant tout – parce qu’il faut bien choisir de mettre quelque chose en exergue – c’est l’exposition qu’Olivier Saillard, le directeur du Musée Galliera lui consacre à Paris dès le 28 septembre afin de marquer la réouverture du lieu après cinq ans de travaux (lire LT du 14 septembre). Le Musée d’art moderne voisin exposera en miroir certaines de ses œuvres dans la salle Matisse. «Il n’y aura qu’à traverser la rue», dit le Maître en souriant, comme s’il était tout naturel d’occuper deux musées à la fois.

On peut parler d’œuvre pour les robes d’Azzedine Alaïa parce qu’«il est un sculpteur», dit Olivier Saillard. C’est ce que pensent ses clientes, et toutes celles qui rêvent de le devenir.

Le destin d’Azzedine Alaïa a commencé à se tisser en Tunisie. Il a certainement dû s’écrire dans les litanies secrètes scandées par les magiciennes qui ont veillé sur lui. Il dit qu’il leur doit tout, aux femmes. Rédiger la liste de ses créancières serait fastidieux. Elle commencerait avec Madame Pineau, la sage-femme qui l’a mis au monde, une Française de Trouville chez qui il a découvert la mode en l’effeuillant dans les magazines. Elle continuerait avec sa grand-mère, qui l’a élevé, puis il y aurait la comtesse de Blégiers, celle qui l’a accueilli quand il est arrivé à Paris: il baby-sittait ses enfants et lui cousait des robes. Il ne faudrait pas oublier non plus Simone Zehr­fuss, qui lui a apporté l’aide nécessaire afin qu’il s’installe dans son premier atelier de couture en 1965. En réalité un appartement rue de Bellechasse peuplé de 18 ouvrières et meublé de machines à coudre où défilera tout le monde (le grand monde, les mannequins et tous les autres mondes): Cécile de Rothschild, les danseuses du Crazy Horse, Arletty, Stephanie Seymour, Iman, Naomi Campbell… Il y recevait une clientèle privée qui s’est tissée par relations. Dans le bel inventaire des femmes de la vie d’Azzedine Alaïa, on lirait également le nom délicieux de Louise de Vilmorin, celui, mystérieux, de Greta Garbo… En réalité, cette liste n’a pas de fin.

On le surnomme «Le Maître», car chacun reconnaît qu’il est le plus grand des couturiers. Il ne fait pas semblant, il ne joue pas l’inspecteur des travaux presque finis: il fait. Avec ses mains, et non celles des autres, il trace un patron, réalise la toile, coupe, coud, ajuste ses prototypes. Ses robes sont comme un coup de crayon qui viendrait souligner toutes les courbes du corps, les exalter, les redessiner ici et là. Ses robes sont des mains qui prennent par la taille, qui effleurent les fesses, qui enserrent les seins. Ses robes tombent amoureuses de celles qui les revêtent.

Il y a une forme de récurrence dans sa mode. Non parce que ­Azzedine Alaïa aime à se reposer sur ce qu’il a réussi. Mais justement parce qu’il n’y croit pas. «Il est Monsieur Plus et Monsieur Mieux», confie la créatrice Véronique Leroy, qui a travaillé chez lui. «Ce n’est jamais parfait. Ce n’est jamais fini un vêtement», dit-il. Alors il le remet sur l’ouvrage, le retravaille, indéfiniment. Il épure, allège, reconstruit, s’essaie à de nouvelles techniques, recherche la fluidité, la proportion parfaite, une quête de l’impossible puisqu’à ses yeux la perfection n’existe pas.

Contrairement à tous ceux qui courent après le temps, saison après saison, printemps-été après automne-hiver, collection croisière après pré-collection, lui a le sens de la mesure du temps. Il travaille sans cesse mais sait attendre l’idée. «Ce n’est pas facile à trouver, une idée d’ailleurs», dit-il. Alors quand il réussit LA sublime jupe de la saison, LE bon manteau que toutes les femmes veulent porter, cela le rend heureux. Une bonne idée, cela s’attrape «au lasso», chez Alaïa, et cela ne se lâche pas.

Avant de pouvoir poser les questions impatientes qui aimeraient sauter du cahier sans préambule ni manière, il faut passer à table. Littéralement. C’est un doux rituel auquel on pourrait prendre goût, ce déjeuner dans la cuisine avec une immense tablée. La cuisine est l’antichambre des confidences, si tant est que l’on puisse en espérer. Et le déjeuner en est le préambule. C’est en tout cas ici, autour de l’assiette, que commence à se nouer la conversation à venir. Conversation, et non interview. Parce que c’est cela dont il s’agit.

Le Temps: 2013, c’est votre année: des costumes d’opéra, de ballet, l’exposition d’ouverture du Musée Galliera, une nouvelle boutique rue de Marignan, un parfum en cours…

Azzedine Alaïa : Oui, et le Musée d’art moderne me prête aussi la salle Matisse en même temps que l’exposition de Galliera. Je crois que c’est la première fois qu’ils y montrent de la mode. Pour passer de l’un à l’autre, on n’aura qu’à traverser la rue.

Olivier Saillard, le directeur du Musée de la mode de Paris, parle de vous comme d’un sculpteur. Il m’a dit que vous seul pouviez marquer la réouverture du Musée Galliera.

Vraiment? C’est très gentil à lui de me donner cette opportunité. Une robe, c’est une sculpture car la base, c’est le corps d’une femme.

Qu’est-ce qui vous émeut le plus dans le corps d’une femme?

Tout est émouvant dans le corps d’une femme. Les femmes m’ont beaucoup donné. La première c’était Madame Pineau, une sage-femme. C’est elle qui m’a mis au monde, pour commencer. J’allais chez elle le week-end. A cette période, en Tunisie, il y avait une telle liberté! Je suis étonné d’ailleurs à quel point…

J’imagine que le regard que vous portez sur la Tunisie aujourd’hui est plutôt une attente.

Je pense que dans ces pays-là, ce sont les femmes qui vont jouer un grand rôle. Que ce sont elles qui vont sauver la situation. J’attends beaucoup d’elles (rires).

Véronique Leroy, qui a travaillé chez vous, m’a dit: «Monsieur Alaïa, c’est Monsieur Plus et Monsieur Mieux, il n’est jamais satisfait.»

C’est vrai. Je ne suis jamais content quand je travaille. J’ai l’impression que je débute toujours dans le métier. J’éprouve des difficultés sur certaines choses. Plus qu’avant d’ailleurs! Quand on commence, quand on est jeune, on a une naïveté, on fonce. Souvent il en sort des choses fortes, mais on les fait sans aucune retenue. Aujourd’hui, si je fais une jupe droite – j’en ai fait tellement des jupes droites! – il faut plusieurs essayages. J’essaie de la simplifier. Je réfléchis différemment.

Est-ce que votre quête de perfection n’est pas un but en soi? Car quand on l’atteint, la perfection, que fait-on après?

Je ne l’ai pas atteinte encore, attendez! (Rires). Je suis en attente, c’est pour ça que je continue. Je deviens plus exigeant. Je n’arrête pas de travailler pour arriver à dire: «Ça y est!» Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas. Le seul problème, c’est le temps… Ce n’est jamais parfait, ce n’est jamais fini un vêtement. Quand il doit être terminé, on le termine, oui. Mais on peut le reprendre, le faire mieux à chaque fois. Comme on peut le rater aussi.

Cela ne vous est jamais arrivé de rater un vêtement.

Si, mais ceux-là restent de côté. (rire). J’attends. Je suis comme les cow-boys, avec un lasso: quand je trouve une idée je cours derrière pour l’attraper. C’est difficile d’avoir une idée, d’ailleurs. Et de trouver des gens qui puissent la réaliser.

Est-ce le passé, ce que vous avez réalisé, ce qui est derrière vous qui vous retient?

Non. J’ai envie d’épurer. Que ce soit facile, en apparence. Et ce qui est compliqué ne doit pas avoir l’air de l’être. J’aime que la femme se sente tenue dans sa robe. Lui donner une assurance. Qu’elle ne soit pas gênée, qu’il n’y ait pas le zip qui coince. Avant, on mettait des zips partout. Aujourd’hui, on peut serrer la taille simplement avec les matières, le corps reste à l’aise, on n’a plus besoin de le gainer. La démarche reste libre.

Vous trouvez qu’elles avaient plus de retenue auparavant, les femmes? Pourtant, quand vous avez commencé, fin des années 70, elles étaient libres…

Tout dépend de quelle liberté on parle. On peut être enfermé et être libre dans sa tête. Aujourd’hui, les filles sont libres avec leur corps. On les voit avec des bretelles de soutien-gorge qui dépassent alors qu’autrefois c’était impensable.

C’est parce qu’elles les avaient brûlés, leurs soutiens-gorge!

Oui, elles les ont brûlés, mais elles les mettaient quand même (rires). Dans les années 50, ils étaient tellement pointus qu’ils risquaient de passer à travers les pulls. Le corps est plus soigné aujourd’hui. A 70 ans, les femmes sont jeunes, elles sont belles.

Vous êtes devenu un des plus grands collectionneurs de mode. Comment cela a-t-il commencé?

Je crois que ça a commencé quand Balenciaga a fermé (en mai 1968, ndlr). J’avais déjà mon atelier rue de Bellechasse. Mes clientes s’habillaient aussi chez Dior, chez Balenciaga, elles tournaient, il y avait embouteillage de Rolls-Royce, de Jaguars en bas de chez nous. Certaines m’apportaient des robes de grandes maisons pour les transformer. Ça me faisait mal au cœur. Un jour, j’ai proposé à une cliente d’échanger sa robe avec une des miennes pour ne pas avoir à toucher celle de Balenciaga. J’ai pris conscience que petit à petit toutes ses créations allaient disparaître. Et j’ai fait l’échange. J’avais une vendeuse à l’époque dont la tante était Madame Renée, la directrice de Balenciaga. Elle m’a emmené la voir pour que je rachète les mannequins des clientes qu’on avait en commun. Les robes traînaient par terre, elles se vendaient pour rien. J’ai acheté quelques vêtements. Je les ai gardés. C’est de là qu’est venue l’idée de la collection. De la disparition des choses. On ne pouvait pas entrer dans un défilé Balenciaga! Or tout d’un coup, tout était dispersé, comme ça, bêtement. Par la suite, chaque fois qu’une femme m’apportait un vêtement d’une grande maison à transformer, j’essayais de faire un échange. Ensuite, il y a eu les salles des ventes. Un jour à Orsay, j’ai vu une malle remplie des robes les plus célèbres de Dior. Ils les bradaient pour rien. Je n’avais pas d’argent à l’époque. Je n’ai pas pu les acheter.

Quelles maisons avez-vous collectionnées?

J’ai collectionné de tout. Quand il y a eu la vente Paul Poiret (le 14 février 2008, ndlr), j’ai proposé à l’experte Françoise Auguet qui la préparait de faire une exposition hommage. On a sélectionné des vêtements, on les a nettoyés, arrangés, on les a exposés. J’ai téléphoné à la presse, aux musées. Et après, ça a été vendu à Drouot. Les prix ont monté!

Allez-vous refaire des expositions?

On en a fait une de Pierre Paulin, mais on n’a plus de place. Je suis en train de créer une fondation, ici. Plus tard, je ferai des expositions. Mais, pour l’instant, je n’ai pas le temps.

A Galliera, vous allez uniquement exposer vos créations?

Oui, depuis les premières pièces des années Bellechasse.

J’ai lu que lorsque vous étiez rue de Bellechasse, vous faisiez des défilés dans la rue?

Oui, j’ai même gardé une cassette. Dans l’appartement, il y avait un petit salon. On mettait des chaises autour. Il n’y avait qu’une rangée. De temps en temps, on en mettait une seconde pour les gens qu’on connaissait. Et les filles défilaient, on avait 12, 15 mannequins. Les plus grandes: Stephanie Seymour, Iman, Naomi… J’ai commencé à être connu. Les télévisions, les Japonais voulaient filmer. Comment vouliez-vous faire? Il n’y avait pas de place! Les gens étaient debout dans l’escalier. J’ai donc décidé de faire le défilé dans la rue. Ce qui était étrange, c’était de voir les policiers regarder les filles, les passants aussi, et les enfants qui s’arrêtaient en rentrant de l’école.

Aujourd’hui, vous ne pourriez plus le faire.

Non, Aujourd’hui la mode est devenue tellement théâtrale! On dépense des sommes hallucinantes pour construire des lieux pour les défilés. Moi, ça ne me coûtait rien, c’était la rue. Les mannequins passaient rue de Bellechasse, tournaient rue de Grenelle, revenaient…

J’ai lu dans une interview de Stephanie Seymour que vous les payiez avec des vêtements?

Oui. Stéphanie Seymour venait de New York et elle payait son billet pour venir défiler. Elle est plus qu’une amie, elle est comme ma fille. Elle m’appelle papa. Elles m’appellent toutes papa. Parce que je m’occupais d’elles.

Vous collectionnez des vêtements qui appartiennent à une autre époque, vos propres collections couvrent des décennies. Est-ce que le fait de regarder le passé vous permet de dessiner un meilleur présent?

S’il n’y a pas de passé, comment voulez-vous qu’on avance? Entre le passé le présent et le futur, le plus dur, c’est le futur (rire).

Il y a deux ans, vous avez accepté de défiler à nouveau pendant le calendrier de la chambre de la couture et du prêt-à-porter. Depuis vous avez repris vos défilés hors calendrier à votre propre rythme.

Je défile hors calendrier, mais plus ou moins en même temps. Les acheteurs sont à Paris. Ils n’ont pas le temps de revenir. Ils partent de New York, ils vont à Londres, puis à Milan et ici. C’est un rythme impossible!

Est-ce pour cela que vous n’avez pas défilé cette saison?

Je n’ai pas défilé, car je n’avais pas le temps. Soit je m’occupais des expositions, sois je faisais une collection intemporelle. Mais quel intérêt? Le monde de la mode devrait changer de système. A peine a-t-on fini l’hiver qu’on commence l’été. Quel créateur peut suivre ce rythme-là, faire huit collections par an? Ce système me dérange. Je ne veux pas travailler de cette façon.

Il faut du courage pour tenir cette posture hors système

Je suis hors système, car ma tête ne sera jamais dans le système. Je dois laisser un héritage solide pour le groupe (le groupe Richemont, depuis 2007, ndlr), et je préfère ne pas faire ce que je ne sens pas. S’il n’y avait pas eu l’héritage de Dior ou de Chanel, ces maisons n’auraient pas pu continuer comme cela aujourd’hui. Elles vivent sur un nom du passé. C’est regrettable d’ailleurs que les grands groupes ne prennent pas des jeunes qui ont du talent pour leur créer leur propre maison au lieu de les faire travailler pour d’autres. C’est difficile à faire évoluer les codes d’une maison! Chez Chanel, c’est facile: Coco Chanel elle-même s’est répétée toute seule. Mais les autres n’ont pas arrêté de changer: raccourcir, rallonger, le New Look, la ligne A, la ligne en Y, la ligne ceci, la ligne cela…

Les groupes qui peuvent investir ne veulent pas prendre ce risque. Ils sont prêts à investir plusieurs millions d’euros dans une maison qui a déjà une boutique et qui va bien, mais les petits investissements ne les intéressent pas.

C’est dommage pour les nouveaux talents qui vont rester travailler pour d’autres. Quand j’ai commencé, personne ne m’a financé! Aujourd’hui, il faut du courage pour le faire. Quand on ouvre, on sait qu’on ne va pas gagner d’argent: pendant trois ou quatre ans il faut se serrer la ceinture.

Votre travail s’inscrit dans la durée.

Je n’ai jamais voulu faire du nouveau. Je n’y pense même pas. Il y a une évolution dans la façon dont le vêtement est porté. Prenez une robe des années 50 cintrée, serrée: on ne peut pas vivre aujourd’hui là-dedans. Les manches sont étroites, c’est l’esthétique de l’époque: ça faisait de belles silhouettes pour les photos, mais on ne peut pas bouger avec. Elles étaient faites pour des femmes qui sortaient, qui arrivaient habillées pour le cocktail, habillées pour le déjeuner. Elles avaient leur femme de chambre. J’ai connu ces femmes-là! La vie de cette époque, c’est fini. Même si les femmes riches aujourd’hui ont beaucoup plus de pouvoir d’achat.

Est-ce que ces femmes achètent différemment?

Avant les femmes les plus riches achetaient deux tailleurs, trois robes pour le jour, un imperméable, des robes du soir par rapport à leur programme de la saison. Aujourd’hui, dans les maisons de couture, on ne voit pas une robe pour le jour, pas un imperméable. Le défilé commence avec les robes brodées. Or des robes brodées, aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de femmes qui en portent.

Il faut pourtant des broderies pour faire perdurer le métier!

Oui, il en faut, bien sûr. Même pour l’esprit de la couture. La France est riche de cela. Il ne faut pas qu’elle le perde. Il n’y a qu’ici que l’on peut donner l’appellation haute couture. Les métiers, les petites mains, les ateliers sont ici. L’esprit est français. L’Amérique a essayé pourtant de se l’approprier mais ça n’a pas marché.

Vous parliez d’imperméable, or hier j’ai rencontré un coiffeur qui avait commencé sa carrière chez Maniatis. Il m’a dit qu’un matin, il était arrivé très tôt et il a vu une femme en manteau d’une élégance folle sortir du salon. C’était Greta Garbo. Et son manteau était de vous.

Vous savez que je l’ai racheté ce manteau? A la vente aux enchères de Garbo. Une amie m’a envoyé le catalogue. Je l’ouvre et c’est marqué: Garbo – Alaïa. C’était le manteau que je lui avais fait. Il était intact! J’ai aussi acheté une paire de lunettes, des chaussures, et un sac de voyage, comme ça on pourra exposer le look Garbo. Je l’ai habillée, je lui ai fait plusieurs pièces à l’époque.

Comment s’est passée la rencontre?

C’est Cécile de Rothschild qui l’avait amenée rue de Bellechasse. Elle venait pour un essayage. Je rentre dans la pièce. Et je vois Garbo assise sur le canapé, les cheveux attachés avec un élastique, une frange, et un pull avec des manches très longues qui lui cachaient les mains. Et Cécile de Rothschild qui me dit: «Je ne vous présente pas, Monsieur Alaïa?» Je lui ai répondu: «Non Mademoiselle, ce n’est pas la peine.» Garbo m’a commandé un manteau. Elle en voulait un énorme, très large. C’était l’époque Courrèges, tout était petit. Pour avoir la bonne largeur, je l’ai essayé sur Christophe (Christoph von Weyhe, l’artiste peintre, compagnon d’Azzedine Alaïa, ndlr) par-dessus sa veste et son propre manteau. La manche était grande, le col était grand, tout était grand. Après elle a commandé des pantalons, des tuniques en jersey.

Vous avez rencontré des femmes extraordinaires!

C’est vrai, j’ai eu de la chance. Les femmes les plus célèbres, je les ai rencontrées. Beaucoup chez Louise de Vilmorin. J’y allais le samedi et le dimanche. Je n’étais pas connu du tout. Elle m’envoyait la voiture pour aller à Verrières-le-Buisson. Elle me disait: «Tu n’as pas d’argent pour prendre le taxi, je t’envoie le chauffeur tôt car il doit servir par la suite.» J’arrivais le premier. J’attendais au salon bleu. Louise descendait quand les invités commençaient à arriver. Là, j’ai rencontré tous les grands acteurs américains. Toutes les actrices. Les femmes du monde, les princesses, les duchesses, les comtesses…

Vous n’avez pas envie de le raconter tout ça?

Ce sont des choses que j’ai vécues, c’est un passage…

Pourtant c’est le tableau d’une époque.

Oui et je l’ai vue changer rapidement. J’ai vu les femmes dans les années 60 venir avec leur Rolls, leur chauffeur, la casquette, les boutons de livrée, puis Mai 68 a bouleversé tout ça. Plus de casquette, plus de tenue, plus de Rolls: c’était devenu des Simca. Certaines les ont gardées, leurs Rolls. Mais c’était différent. Il y a eu un changement de mentalité. Le fossé qui existait entre les classes sociales s’est rétréci. D’ailleurs cela a bouleversé la couture aussi. Les femmes n’avaient plus les mêmes besoins. Avant il y avait des fêtes au mois de juin, à Paris, des bals partout. Les femmes partaient en Italie, en Angleterre. Certaines prenaient 20 valises, elles avaient deux femmes de chambre, elles voyageaient dans des conditions insensées. Aujourd’hui, elles ne vont pas se balader avec autant de valises. Il leur faudrait un jet privé.

Lors de notre dernière interview, nous avions parlé de parfums et vous m’aviez dit que si vous en faisiez un, vous aimeriez un parfum qui sente la peau «neuve».

Oui, je voudrais qu’il sente le propre. Je n’aime pas le parfum. Je n’aime que l’eau minérale (rire). On se rafraîchit, on sort, on est frais.

Pourtant vous avez signé un contrat de licence de treize ans avec Beauté Prestige International. Quand votre parfum va-t-il sortir?

Je ne sais pas. J’ai un problème avec les dates: on me l’a dit plusieurs fois et je n’ai rien retenu (rires). C’est une chose qui ne me préoccupe pas du tout.

J’imagine que vous avez participé à sa création.

Oui, je suis bien obligé.

Un parfum, c’est un activateur de mémoire et de souvenir. Sans en dévoiler le secret, quel souvenir avez-vous voulu enfermer dans le flacon.

Je ne sais pas encore. On travaille sur le flacon, le packaging d’abord. C’est trop tôt pour en parler.

C’est une année où vous avez des projets à 360 degrés. Vous avez aussi créé les costumes des Noces de Figaro pour le Philharmonique de Los Angeles et du ballet Les Nuits d’Angelin Preljocaj. Quelles contraintes avez-vous dû respecter afin que vos costumes puissent se plier aux exigences du corps d’une danseuse en mouvement?

Avec la danse, c’est le contraire de l’Opéra. Les chanteuses sont habituées à être corsetées. Les danseuses, elles, sont toujours en mouvement. Elles doivent être à l’aise, elles ont besoin de fluidité. Les talons très hauts, elles ne peuvent pas. J’ai beaucoup aimé travailler avec Angelin. Il est venu. Il m’a demandé si je voulais faire les costumes de son ballet. Je lui ai dit que je n’en avais jamais fait. C’était excitant. On est en train de refaire deux jeux de vêtements parce que trois troupes vont tourner pendant trois ans dans le monde avec ce ballet.

Un ballet inspiré des mille et une nuits c’était prédestiné pour vous?

(Rire) Moi, je tombe où on me met.

Quand vous étiez enfant, aviez-vous l’idée d’un destin comme le vôtre?

Ecoutez, je n’ai jamais rien imaginé! Quand je suis arrivé à Paris, je voulais juste y rester. J’ai eu la chance d’être accepté dans de grandes maisons, chez des personnes qui ne laissaient pas facilement pénétrer les gens dans leur intimité. Elles ne me connaissaient pas, elles savaient juste que je venais de Tunisie, j’aurais pu être un assassin. Pour les gens qui venaient d’Afrique du Nord, à la fin de la guerre d’Algérie, c’était difficile. Certains ne trouvaient même pas une chambre de bonne à louer. Alors que moi, j’ai été reçu dans de bonnes conditions. J’étais tellement content d’habiller des femmes intéressantes! J’ai appris le métier avec elles. Comme elles avaient du goût et savaient ce qu’elles voulaient, je découvrais avec elles ce que c’est que le vêtement.

Vous avez cousu votre destin.

Il s’est fait. Les choses se sont faites toutes seules. Bien sûr, j’ai travaillé énormément. Mais je n’étais pas intéressé par faire de l’argent. On m’a proposé la direction artistique de grandes maisons plusieurs fois. Presque toutes les maisons d’ailleurs. Mais je n’étais pas intéressé. Mon histoire a commencé comme ça et ça finira comme ça…

Alaïa, Palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris.Tél: +33 1 56 52 86 00.Du 28 septembre 2013 au 26 janvier 2014.

Musée d’art moderne de la Ville de ParisTél: +33 1 53 67 40 00.

ses robes tombent amoureuses de celles qui les revêtent

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