Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

HAUTE Couture

Sage comme un nuage

En juillet dernier, Anne Valérie Hash présentait sa troisième collection de haute couture à Paris. Loin des défilés spectacles, une brassée de femmes-fleurs, arums ou orchidées, aux épaules en pétales, affirmaient leur féminité en douceur. Visite guidée sous les ourlets, dans les secrets de ses robes qui tiennent toutes seules et qui vêtent des femmes aux rêves achevés.

Le troisième défilé haute couture d’Anne Valérie Hash eut lieu dans ses ateliers, un showroom aux allures de manoir gothique, sur le boulevard Bonne-Nouvelle qui a abrité, dans le désordre, une maison close, un grand restaurant, la Gestapo, une synagogue… Une collection onirique qui donne un autre aperçu de la couture, celui des rêves sages et presque abordables. Le smoking blanc est immobile, sur son cintre, comme la robe de dentelle si fine, ou cette autre, en soie casimir, qui tiendrait ­debout toute seule, si on lui en laissait le loisir. Anne Valérie Hash, qui a fait de la déconstruction et du détournement sa carte de visite, ­détaille quelques pièces choisies. Visite très bien guidée.

Le Temps: Cette collection semble parler d’une femme en méta­morphose: comme si l’intérieur voulait sortir à l’extérieur.

Anne Valérie Hash: Il y a quelque chose qui sort du corps, tout à fait: des pétales, des volutes. C’est une femme-fleur qui s’ouvre. Une collection arrive à un moment où l’on se sent plus équi­libré, moins équilibré, plus fatigué ou moins… J’avais enchaîné mes deux gros­sesses et c’était la première fois depuis deux ans que je faisais une collection sans être enceinte!

– On reconnaît des arums, des orchidées. Ce sont vos fleurs favorites?

– L’arum blanc, oui. Les orchidées aussi. Toutes les fleurs qui tournent, qui s’enroulent, qui jouent à dévoiler l’intérieur, l’extérieur. Elles sont assez énigmatiques et très sensuelles en même temps.

– Et un peu androgynes, mi-femme, mi-homme, comme certains de vos vêtements…

– Parce que l’on a les deux en nous. Il y a des moments où le côté masculin ressort à travers le travail, alors que la part féminine émerge avec plus de finesse. La femme aujourd’hui peut montrer un intérieur plus tendre qu’il y a dix ans, parce qu’elle trouve sa place dans la société, en luttant moins.

– Sur ce manteau gris, les épaulettes sont des pétales de fleurs. Ce qui normalement est censé marquer la force avec des angles est tout adouci et devient un pétale.

– J’adore marquer les épaules, parce que c’est une partie du corps de la femme très importante, juste après le port de tête. J’ai choisi une façon de traiter autrement cette carrure, de lui donner un peu plus de douceur. Sur le smoking, la manche est montée pour arriver à donner de la rondeur à l’épaule, la carrure est minuscule.

– Et cette soie casimir, vous l’avez choisie…

– J’adore ça! C’est une matière extrêmement couture, très difficile à traiter en prêt-à-porter, parce qu’elle est très noble, elle est grasse, elle parle toute seule, elle s’impose, contrairement à du crêpe qui tombe et qui se laisse faire. Celle-là ne se laisse pas faire du tout, c’est elle qui fait! Les tissus parlent, ils nous donnent des directions. C’est un laboratoire, la couture; on peut s’amuser, on expérimente davantage… Dans le prêt-à-porter, c’est différent, on a moins le temps.

– Et ce tissu vous a parlé d’une histoire de fleurs?

– Ce tissu me parle depuis des années. J’ai commencé au début à faire des robes de mariée, et on l’utilise beaucoup dans ce domaine. Sauf qu’en robe de mariée je le trouve précieux, trop princesse, boring… Il ne m’in­téresse pas du tout. Je ne voulais pas l’amener là où on le conduit habituellement, vers ces immenses volumes blancs. Je trouvais qu’en smoking il passait bien. Comme je voulais une collection relativement neutre, les couleurs sont le noir, le blanc et le gris.

– La soie casimir est un tissu lourd que l’on utilisait beaucoup en couture dans les années 50…

– Il est lourd d’aspect, mais il n’est pas trop lourd, ce tissu. Il est même extrêmement léger. Mais on l’a entoilé de crin, on l’a posé sur des organzas, sur des toiles tailleur, sur des matériaux qui lui donnent du poids et tout est bagué à la main. Ce sont des techniques à l’ancienne. C’est ce qu’il y a de merveilleux dans la couture: on triche un peu à tous les endroits à l’intérieur du vêtement. A l’extérieur, ça ne se voit pas toujours. C’est cela, le rêve de la couture.

– La haute couture n’appartient pas au domaine du réel: c’est un vêtement qui doit rester toujours le même quand on est debout, qui tombe tout seul, qui marche presque tout seul…

– Exactement. La couture, ça doit rester comme un nuage autour de soi. On ne repasse jamais d’ourlet, on n’aplatit pas. On vit dans une autre époque avec la couture. C’est un exercice particulier. Il y aura toujours des femmes qui aimeront et qui auront les moyens de se sentir uniques avec des commandes spéciales. Elles font travailler toute une industrie. Elles donnent encore envie à une génération, j’espère que ce ne sera pas la dernière, de faire et d’apprendre. Et de broder aussi. Je suis ravie par exemple qu’une maison comme celle de Monsieur Lesage ait été ­rachetée (ndlr: par Chanel): ça veut dire que l’on y tient, qu’il existe un avenir pour la broderie d’art.

– Avec la couture, le rapport au corps est particulier: tout le travail du couturier tourne autour de la cliente et de ses éventuelles imperfections.

– C’est un travail entre sociologue et psychanalyste du corps. Quand une cliente veut que l’on cache ses imperfections, on met des rondeurs à base de ouatines d’épaulettes ici ou là, pour redonner des formes. C’est un délire d’ailleurs extrêmement agréable, mais il faut reconnaître qu’au­jour­d’hui, si on analyse froidement, faire de la couture est en total décalage avec le reste du monde. L’économie mondiale va mal, les ressources énergétiques sont en train de s’amoindrir et vont coûter de plus en plus cher… C’est antinomique, cette couture: elle reste un foyer du rêve… Mais il y aura toujours des joailliers, il y aura toujours des couturiers, il y aura toujours des personnes qui feront des objets de délire, juste pour faire rêver l’esprit.

– Vous dites que vous vous apparentez à une sociologue. En quoi?

– On est des sociologues quand on fait du prêt-à-porter. On s’interroge: qu’est-ce qui se passe dans la rue? Comment est-ce que la femme se comporte? Où faut-il lâcher une partie de vêtement? Qu’est-ce qu’il faut mettre en avant? On étudie les comportements des femmes, des hommes, des jeunes. Il en ressort une essence, un courant de pensée. C’est intéressant d’observer l’évolution des vêtements. Monsieur Lesage dit qu’il fait le deuxième plus vieux métier du monde. En me demandant toujours: «Vous savez quel est le premier plus vieux métier?» (Rires.) L’être humain a commencé à se vêtir pour ne pas avoir froid; il a commencé à coudre avec des arêtes de poisson, puis il s’est mis à broder… On reconnaît une époque donnée à la façon dont les gens s’habillent. Dans les années 70, tout était lâché, ouvert: les pattes d’éléphant, la taille basse un peu sexy. Dans les années 80, on a vu ces femmes avec ces grandes épaules. Les années 90 étaient minimalistes; c’était la grande époque de Helmut Lang où tout était noir. Puis sont ­arrivés Alexander McQueen et John ­Galliano pour nous faire rêver. Aujourd’hui, il n’y a plus une mode, il y a des modes, un melting-pot de modes, tout est devenu si complexe.

– Et vous, la femme de l’hiver 2008-2009, vous rêvez de l’emmener où?

– L’hiver, moi, je préfère un style de vêtements fermés, très masculins: beaucoup de noir, des choses enve­loppantes. L’été, au contraire, je lâche tout, tout est ouvert. Les collections d’été sont plus faciles à faire, parce que je suis sûrement au fond de moi une femme d’été. Et l’hiver, j’ai froid, je ne suis pas bien, je suis stressée, donc cet hiver, il y a beaucoup de noir, des armures, on sort protégé. Alors que l’été, c’est l’antithèse, on est libéré. Il y a un lâcher prise l’été et toute une construction l’hiver.

– Qui a dessiné ces bijoux de cou, presque des minerves métalliques qui ressemblent à des excroissances d’un corps en métamorphose?

– J’ai travaillé avec une artiste qui s’appelle Naomi Filmer. Je lui ai expliqué que le thème de cette collection était les orchidées et les fleurs, des fleurs qui sortaient du corps. Tout est parti d’une petite poupée Barbie que l’on avait déguisée avec plein de petites fleurs. On a tourné, on a collé sur cette poupée des pétales de roses, des épaulettes. C’est ainsi qu’est venue l’idée du bijou d’épaule: à travers une orchidée. Naomi m’a dit: «Mon travail, c’est de combler les espaces du corps et les vides.» Elle s’est exprimée à travers tous les vides qu’elle ressentait…

Publicité
Publicité

La dernière vidéo lifestyle

Les secrets d'un dressing minimaliste

«Moins, c'est mieux», y compris dans sa garde-robe. En collaboration avec responsables.ch, la blogueuse et auteure de «Fashion mais pas victime» Mélanie Blanc vous donne ses conseils pour acheter modérément et rester branché.

Les secrets d'un dressing minimaliste

n/a