Les pirates avaient bon goût. Ainsi, cette idée de choisir l’île de Sainte-Marie, au large de Madagascar, comme base arrière pour leurs pillages aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’endroit était stratégique, à la croisée des routes commerciales de la mer Rouge et de l’océan Indien. Mais les forbans savaient aussi apprécier la douceur du climat, la clémence des habitants et la beauté de ces plages, de ces criques, de ces forêts penchant sous le poids des fruits… Pas étonnant que leur soit venue ici l’idée de fonder une république appelée Libertalia, fondée sur des idéaux de justice, sans distinction de race, de religion, ni de classe.

Les historiens ne s’accordent pas sur le fait de savoir si Libertalia a existé ou s’il s’agit d’un mythe littéraire. De même, les tombes moussues et ornées de têtes de mort du romantique cimetière des pirates de la seule ville, Ambodifotatra, abriteraient plutôt les descendants de ces forbans. Qu’importe! Il suffit d’observer les plongeurs archéologues sortir des porcelaines de Kangxi et des ducats d’Italie d’épaves de galions pour se convaincre que Sainte-Marie abrite vraiment des trésors. Voilà pourquoi un bar y porte le nom de William Kidd, figure de la piraterie. Et que l’on peut s’y rendre dans un tuk-tuk orné de sabres…

Baleines de saison

Située à cinq kilomètres des côtes orientales de Madagascar, Sainte-Marie (Nosy Boraha en malgache) s’étend sur cinquante kilomètres de long et cinq de large. Avec ses eaux translucides, sa végétation luxuriante, ses minuscules villages, ses chemins de terre où laisser s’échapper ses rêveries, le rythme de vie y est tout en lenteur et harmonie. «Moramora», aiment dire les Malgaches. «Tout doucement…» Un art de vivre ancestral, réinventé au jour le jour.

De mi-juin à mi-septembre, Sainte-Marie est pourtant prise d’une certaine agitation. Les baleines à bosse sont de retour. Et l’île est connue pour être l’un des meilleurs endroits au monde où les observer. Des bateaux remplis de touristes filent les approcher au plus près. On peut préférer s’asseoir sur la plage en fixant l’horizon à l’aide de jumelles. Impossible de rater les sauts spectaculaires des cétacés. Le reste du temps, on ne se lasse pas de suivre des yeux le défilé des âmes du rivage: enfants, pêcheurs et piroguiers.

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En s’éloignant par des chemins ombragés, à pied ou en deux-roues, on découvre d’autres merveilles mieux cachées. En baie d’Ampanihy, la mangrove forme un entrelacs de palétuviers dessinant d’étranges tunnels aquatiques. Dans cette forêt immergée, Nono est un as de la pêche aux crabes. Ces crustacés verts pouvant dépasser deux kilos se dégustent grillés, farcis ou en sauce coco. Le déjeuner s’achève par un café local: les grains sont cueillis sur l’arbre, torréfiés à la poêle, passés au pilon et filtrés dans un récipient en herbe tissée. Il y a un peu d’attente mais le goût est inimitable.

Descendants de Napoléon

Patrice et François-Xavier (alias «Fifou») Mayer connaissent la recette. Leur ancêtre, Napoléon de Lastelle, avait planté une cocoteraie à Sainte-Marie dès le milieu du XIXe siècle. Leur grand-père, qui aimait y pêcher, a construit une cahute en 1956. C’est ainsi que ces deux frères nés à Madagascar d’un père mauricien et d’une mère suisse, se sont retrouvés à la tête d’un hôtel en bord de mer, quasiment à la pointe sud de l’île. Aujourd’hui, le Princesse Bora Lodge & Spa est devenu une institution de l’île. Le lieu idéal pour s’imprégner de ses traditions et ses bienfaits. «Grâce à nos nounous malgaches, qui nous préparaient potions et tisanes, nous avons appris le pouvoir des plantes, explique Patrice Mayer. Pour soigner nos rhumes, elles écrasaient des feuilles de ravintsara, un camphrier local, et en remplissaient nos chaussettes. Aloe vera, niaouli, noni… Il y avait toujours une casserole sur le feu.» Des produits naturels (ravintsara, niaouli, calophyllum, huile de baobab, huile de jojoba) sont désormais utilisés dans le spa de l’hôtel par Claire, la femme de Patrice.

Désireux de faire perdurer ce savoir, mais aussi de sensibiliser les enfants à l’écologie, les frères Mayer ont relancé il y a cinq ans une plantation située sur les hauteurs de l’île. On y trouve le plus ancien arbre à litchi de Madagascar (1820), dont le tronc atteint 6,70 m de circonférence. Mais aussi un verger de 2000 arbres et 25 variétés, aux fruits (mangues, caramboles, avocats) utilisés en cuisine. Patrice aime faire visiter la plantation aux gens de passage. Il désigne les graines rouges du paternoster (Abrus precatorius), terrible poison qui servait de «sérum de vérité» à la reine Ravalanona Ire, restée dans l’histoire pour sa cruauté. Seuls de rares Occidentaux ont échappé à sa vindicte… dont l’ancêtre des Mayer.

Mer généreuse

Sainte-Marie est d’une nature généreuse. Elle donne les délicieux condiments et légumes du jardin bio qui jouxte le Princesse Bora Lodge. Mais aussi des pêches fructueuses: langouste, espadon, thon, carangue, perroquet, capitaine, mérou, poulpe… Et même la matière première de l’artisanat. Les sculpteurs travaillent le hintsy, un bois de la famille du palissandre. Taillé à la hache, affiné au coupe-coupe, au ciseau à bois, puis au couteau, le bois est ciré et brossé avec de la fibre de noix de coco. Le motif le plus courant? Les baleines, bien sûr.

L’île aux Nattes est le trésor caché de Sainte-Marie. Une minuscule île sœur (2,5 km sur 1,5 km), séparée par une passe de 400 mètres. Un lagon en collier de turquoise, des forêts d’émeraudes, des tresses de sentiers épicés menant à un village propret… Heureux tropiques. Les gargotes invitent à s’arrêter pour voir passer les enfants en blouse, de retour de l’école. Une brise légère agite le feuillage. Le temps est suspendu dans la douceur de vivre.

Y aller

Il n’y a pas de vol direct de Genève à Antananarivo, capitale de Madagascar. Air France propose quatre vols hebdomadaires depuis Paris (durée 11h), à partir de 1080 francs. www.airfrance.fr 
Puis Antananarivo-Sainte-Marie (1h) sur Air Madagascar, à partir
de 490 francs. www.airmadagascar.com

Y loger

Princesse Bora Lodge & Spa.
Vingt villas de charme en matériaux bruts, piscine à débordement,
spa aromatique, bar éphémère sur un ponton face au coucher de soleil, location de pirogues, de vélos ou de quads… L’endroit est idyllique.
www.princesse-bora.com