Mutation

Saint-Etienne, 
à fond 
la forme

Entre les Verts de Michel Platini, les métiers à rubans et l’architecture de Le Corbusier, escapade dans une ville autrefois industrielle qui parie sur le design contemporain pour se réinventer

«Enfant, quand je descendais du train, je me laissais envoûter par l’odeur du chocolat qui venait de l’usine Weiss en face de la gare.» Pour remplacer la fabrique à rêves de Willy Wonka et ce souvenir proustien d’Anne-France Decroix de l’Office de tourisme de Saint-Etienne, des œuvres artistiques occupent désormais le parvis de la station SNCF de Châteaucreux. Sitôt arrivé, le voyageur zigzague à travers l’Arbre multicolore de Philippe Million ou les Chevaux bleus du sculpteur Assan Smati. Avant de découvrir les peintures d’Ella & Pitr, qui habillent les murs aveugles des boulevards de type haussmannien. La dernière fresque du duo d’artistes, Un Arbitre de foot, célèbre l’Euro 2016 à l’angle de la rue Cugnot et Ferdinand. Car à Saint-Etienne, le ballon rond, c’est sacré. Il rappelle la folie des stades, l’âge d’or des penalties de Platini et cette grande époque où tout l’Hexagone chantait: «Allez les Verts!», qui a réussi à traverser les générations.

Ville design

Depuis 2010, la capitale du département de la Loire savoure un autre succès, celui d’un développement visionnaire qui a vu son urbanisme durablement modifié tout en mettant en avant la création contemporaine autour de l’objet. Le résultat? La voici seule ville française – parmi 16 autres dans le monde – flanquée du label «Ville créative Unesco» dans la catégorie design. «Les critères sont exigeants. Nous devions notamment posséder une école de design et un site dédié aux entreprises fédérées autour de cet art», poursuit Anne-France Decroix. 

La Biennale internationale design, lancée en 1998, propose ainsi une soixantaine d’expositions réparties dans la ville. Ce rendez-vous orchestré par la Cité du design, située dans l’ancienne manufacture, accueille une pépinière d’entreprises. Chacune présente ses projets souvent à l’état de prototype. Lors de la dernière édition, en 2015, des bancs d’essai ont été sélectionnés par les Stéphanois – en latin, Saint-Etienne se disait Sanctus Stephanus – en fonction de l’usage, de l’esthétique et de leur confort. On en retrouve plantés sur la place Jean-Jaurès et autour de l’hôtel de ville.

A Saint-Etienne, le design est partout. Même dans les assiettes. Nombreux sont les bistrots qui ont fait appel à un décorateur pour ajouter une pincée de style à leurs plats. Ils figurent dans un mini-guide qui dresse la liste de ces adresses branchées. Comme l’Aromatic, où la cuisine du terroir se marie aux poutres apparentes blanches et aux murs couleur pierre de lune, ce qui donne à l’établissement un petit côté cocooning chic. Son chef, Pierre Daret, y décline les produits de saison selon son humeur du jour. Sa famille appartient aussi à l’histoire de cette ville au passé fortement industriel: «Mon arrière-grand-père travaillait comme épicier pour les mineurs. Un concurrent, Geoffroy Guichard, lui a proposé de s’associer à lui. Mon aïeul, qui rêvait de retraite, a refusé. Comment aurait-il pu imaginer qu’il passait à côté du futur succès des supermarchés Casino, la grande fierté de notre région?»

Ateliers transformés

Au nord, implanté sur des anciennes friches industrielles, le Zénith, avec sa silhouette aérodynamique signée par l’architecte britannique Sir Norman Foster, renforce cette image de ville nouvelle. Plus loin, le Musée d’art moderne et contemporain (MAMC) conserve la deuxième collection d’art moderne et contemporain de France avec plus de 19 000 œuvres dont un choix d’œuvres de Picasso, Victor Brauner et Fernand Léger.
Au sud, sur les collines, se dressent les ateliers de passementiers. Autrefois, on regroupait ces fabriques à rubans, histoire d’éloigner les nuisances sonores des machines qui claquaient toute la journée. «Aujourd’hui, ces demeures à hauts plafonds de 5 mètres, conçus pour accueillir les métiers à tisser, sont transformées en lofts», explique Nadine Besse, conservatrice en chef et directrice, depuis 1981, du Musée d’art et d’industrie construit à la gloire de l’artisanat stéphanois lié au textile, aux armes et aux vélocipèdes.

«Le ruban, c’était la mode. Jadis, les cours d’Europe et de Russie passaient commande à Saint-Etienne, connue pour ce savoir-faire. Molière s’en moquait. Dans «Les Précieuses ridicules», il caricature ces gentilshommes qui s’affublent de centaines de rubans produits chez nous.» Les maisons de haute couture ont désormais remplacé cette clientèle royale. Chez Nina Ricci, Martin Margiela ou Christian Dior, le ruban en soie ceint une taille, agrémente une paire de chaussures, un chapeau.

Bâtiment protégé

A une vingtaine de minutes en voiture, dans la périphérie de Firminy, se dresse un laboratoire architectural. «Le site Le Corbusier est aux Stéphanois ce que la tour Eiffel est aux Parisiens», lance fièrement le chauffeur de taxi. Trente euros plus tard, vous voilà circulant sous les pilotis du plus grand ensemble architectural conçu par Charles-Edouard Jeanneret (de son vrai nom) en Europe. Eugène Claudius-Petit a également participé à la genèse du projet. Le maire de Firminy cherche dès 1953 à désengorger le centre-ville délabré en offrant à la population ouvrière un urbanisme résolument moderne. Il se tourne vers l’architecte dont l’empreinte austère s’allie au fonctionnalisme d’un nouvel art de vivre.

A côté du stade, la Maison de la culture surplombe la falaise avec sa toiture courbe et son profil élancé. Terminée du vivant de Le Corbusier, l’Unité d’habitation est le seul édifice du site inscrit depuis juillet sur la liste des bâtiments construits par le Suisse désormais protégé par l’Unesco. A 10 mètres de là, les enfants du quartier apprennent leurs premières brasses dans la piscine construite par André Wogenscky, selon les préceptes du maître, avant de se perdre dans les longs couloirs du bâtiment, un peu plus dans les hauteurs. Des expositions in situ créent, tout au long de l’année, un dialogue entre l’espace et le travail d’artistes comme Anish Kapoor ou Wang Du actuellement présenté jusqu’au 6 novembre. 


Y aller

Depuis Genève: 3 heures en train ou 2h40 en voiture.

Y séjourner

Le City Lofthotel Saint-Etienne est situé dans le cœur historique de la ville et propose 85 appartements à la décoration épurée, du studio à l’appartement deux pièces pour 4 personnes. www.cityloftsaintetienne.com

Y manger

A l’Aromatic, restaurant à tendance bistronomique avec une cuisine méridionale qui valorise une improvisation autour des produits du terroir. www.aromatic-pierredaret.fr

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