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© (Akris)

interview

Le Saint-Gallois qui dessine des robes portées par Michelle Obama

Le directeur artistique d’Akris Albert Kriemler recevait en septembre à New York le  prestigieux «Couture Council Award for Artistry of Fashion». C’est à lui que la maison doit son succès: en 25 ans, cette ancienne fabrique de tabliers de Saint-Gall est devenue l’une des plus prestigieuses maisons de mode

Quand Albert Kriemler a repris la direction artistique de la maison suisse Akris, il avait 19 ans. Il voulait faire un stage chez Hubert de Givenchy mais son père l’a «groundé» à Saint-Gall. Au vu du résultat, ce dernier a bien fait: quelques 25 ans plus tard, le 7 septembre dernier, le directeur artistique recevait à New York le «Couture Council Award for Artistry of Fashion», un prix prestigieux décerné par le conseil du Musée du Fashion Institute of Technology (FIT). Karl Lagerfeld, Dries van Noten, Oscar de la Renta, Manolo Blahnik, pour ne citer qu’eux l’ont reçu avant lui. 

La discrétion d’Albert Kriemler est inversement proportionnelle à son talent et au respect qu’il a su imposer au sein du monde de la mode. Son minimalisme très pur a inspiré certaines collections de designers bien plus médiatiques que lui. «Les flashs, vous savez, ce n’est pas ma tasse de thé», dit-il. Plus connu à l’étranger que dans son propre pays, il habille les femmes de pouvoir et du gotha: Michelle Obama, Condoleeza Rice, Charlène de Monaco.

Akris a été fondée en 1922 par Alice Kriemler Schoch. Ses initiales ont donné son nom à l’entreprise qui n’avait pour tout capital qu’une machine à coudre. La grand-mère de Peter et Albert Kriemler, respectivement CEO et directeur artistique de la maison, fabriquait des tabliers et rien ne destinait la société à devenir une prestigieuse enseigne de la mode. 

La société est basée à Saint-Gall, très loin des centres névralgiques de Paris, New-York, Milan, ou Londres. Et pourtant c’est aux Etats-Unis qu’Akris doit sa croissance et son succès: plus de 50% de son chiffre d’affaire est réalisé outre Atlantique.

Les femmes de pouvoir plébiscitent cette mode minimaliste et contemporaine, doublée d’une qualité et d’un savoir-faire irréprochables. «C’est tellement important la reconnaissance pour des créateurs qui font des vêtements non pas pour se vanter, ni pour la pub, ni pour Instagram, mais qui sont réellement au service des femmes. Elles doivent pouvoir porter des vêtements contemporains qui ne soient pas des pièces qui crient haut et fort ce qu’elles sont, mais qui leur aille, tout simplement. C’est justement ce que fait Albert: il aide les femmes», confiait Suzy Menkes, le jour du défilé new yorkais d’Akris. «Le comité cherchait à honorer une personnalité qui a véritablement contribué à faire avancer la mode, renchérissait Valérie Steele, la directrice du Musée du FIT. Que ce soit en termes de développements techniques ou de créativité, et tout le monde est tombé d’accord sur le fait qu’Albert crée des vêtements absolument magnifiques et modernes, dans des matières luxueuses, tout en incorporant de manière très subtile la technologie dans le processus».  

Parce qu’il a reçu le prix à New-York, Albert Kriemler a choisi de présenter sa collection printemps été non pas à Paris, mais à New York, où a eu lieu la rencontre. 

– Le 7 septembre, vous avez reçu le prestigieux Couture Council Award for Artistry of Fashion. Comment est-ce arrivé? 

– Il y a quelques année, j’ai rencontré Valerie Steele, la directrice du Musée du FIT. Elle était venue voir un de nos défilés à Paris. Je lui ai demandé si elle accepterait d’écrire le livre sur les 90 ans d’Akris: quelque chose qui expliquerait pourquoi cette société indépendante, basée dans une petite ville de Suisse, et qui est aujourd’hui en concurrence avec des marques multi-milliardaires, a réussi à exister. Elle a dit oui. Elle est venue visiter notre fabrique à Saint-Gall. Puis elle a rédigé le livre. Ensuite elle a commencé à collectionner nos vêtements pour le musée et en début d’année elle m’a contacté pour me parler du prix. Voilà…

– Comment êtes-vous parvenu à vos débuts à trouver des points de vente à New York?

– Mes parents m’avaient offert ce voyage. J’ai vite ressenti une sensation «d’essentiel» dans cette ville. Je me suis dit qu’un jour je réussirai ici. Quelques années plus tard, j’ai décidé de rencontrer Martha (Martha Phillips était une grande acheteuse et découvreuse de talent. Elle possédait plusieurs boutiques multi-marques dont une sur Park Avenue, ndlr.) Je suis arrivé à New York avec 19 valises, on avait pris une suite dans West Broadway Hilton Hôtel au 52e étage. J’étais convaincu que tous les acheteurs à qui j’avais envoyé une invitation viendraient nous voir. 

– Ils sont venus?

– Non! Un jour s’est écoulé et personne n’est venu. Je suis allé dans la boutique de Martha sur Park Avenue et j’ai demandé à voir sa fille, Lynn Manulis. Je me suis vite retrouvé dans la rue. Je ne voulais pas renoncer. J’ai appris qu’elle avait un deuxième magasin dans la Trump Tower, je m’y suis rendu. Là j’ai eu de la chance: j’ai rencontré Jim Rogers, le directeur de la Trump Tower. Je me suis présenté, il est venu voir notre collection, a appelée Miss Manulis et deux heures après elle arrivait dans la suite. Elle a fait un choix pour sa boutique de Palm Beach et pour celle de New York.

– Comment une petite marque suisse a-t-elle réussi à décrocher un point de vente chez Bergdorf Goodman?

– J’ai frappé à la porte de Bergdorf jusqu’en 1989. Et puis un jour la grande Dawn Mello (qui fut la vice présidente de la mode chez Bergdorf Goodman, puis présidente en 1994, ndlr) est venue dans le show-room de manière inattendue. Elle arrivait comme un cadeau. Elle voulait jeter un coup d’oeil sur la collection. Elle a envoyé son acheteur, et c’est ainsi que nous avons eu notre première commande chez Bergdorf. La saison d’après elle entrait chez Gucci: c’est elle qui a engagé Tom Ford. 

– Environ 40% des revenus d’Akris proviennent des Etats-Unis. Pourquoi la marque est-elle plus connue là-bas qu’en Europe ou en Suisse?

– Ce serait même plutôt autour de 50 %… Notre société existe depuis plus de 90 ans mais l’histoire que j’ai bâtie avec mon frère il y a 25 ans est encore assez fraîche: à l’origine Akris fabriquait des tabliers, pas de la mode. Quand on a commencé, la marque était surtout connue par les mères et les grands-mères. A New York en revanche, personne n’avait de préjugés: quand on a un potentiel, on est reçu. 

– Les femmes de pouvoir comme Michelle Obama, Condoleeza Rice et Charlène de Monaco portent vos vêtements. Comment l’expliquez-vous?

– Il y a finalement assez peu de grands créateurs qui sachent à la fois dessiner un prêt-à-porter qui soit l’expression de leur univers créatif et habiller des femmes d’affaires le jour. Yves Saint Laurent fut le premier. Dans les années 80, Armani a développé le «power suit», la costume pour la femme de pouvoir en s’inspirant du vestiaire masculin. Puis ce fut le tour de Jil Sander. Quand j’ai commencé à travailler avec Bergdorf, ils m’ont dit: «vous allez devoir prendre en compte dans vos collections les femmes d’affaires: elles représentent une clientèle très importante. Votre cachemire double face est fabuleux, cela leur correspondra parfaitement: il faudra en fabriquer plus». Et c’est ainsi que l’on a grandi. 

– Vos vêtements sont des valeurs d’investissement

– Ils ne sont pas bon marché, mais ils valent leur prix: parce qu’on peut les porter longtemps, qu’ils sont fabriqué avec tout notre savoir-faire, et qu’ils sont faciles à emporter en voyage. On peut partir avec juste quatre ou cinq pièces - un blaser, une robe, une veste en cuir, une jupe, un pantalon - et tout combiner selon les évènements. C’est comme si on emportait avec soi tout une garde-robe dans un bagage à main. 

– Comment Akris a-t-elle réussi à se hisser au niveau des plus grandes marques malgré le franc fort et les salaires suisses?

– Si l’on ne devait prendre en compte que les coûts, la société ne serait plus en Suisse. Mais nous voulons être une marque Made in Switzerland, nos ateliers se trouvent à Mendrisio, toutes les collections sont développées à Saint-Gall et à Zurich et plus de 50% de toute la société est encore basée en Suisse. Nous n’avons jamais pensé à déplacer nos ateliers. Il y a une vraie qualité de vie ici qui me permet de me concentrer pour créer. A Saint Gall, nous avons nos murs, nos racines, et si rien de grave n’arrive, cela va rester ainsi.

– Vous avez aussi développé des ateliers en Roumanie pour la ligne Akris Punto

– Nous avons travaillé pendant 20 ans avec une société en Slovénie qui a produit la ligne Akris Punto dans nos chaînes avec du personnel que nous avions formé. Mais pour des raisons de qualité, nous avons décidé de contrôler verticalement la production. Il y a 10 ans nous avons fait une joint-venture avec une société roumaine. Puis il y a 4 ou 5 ans nous avons racheté toute la société.

– Akris est une société détenue par une famille: quels sont les avantages compétitifs de cette situation?

– Nous avons beaucoup de chance car mon frère et moi nous nous entendons très bien et nous nous concertons sur tout. C’est important car dans le monde de la mode, il faut savoir décider vite.

– Quel est le plus grand danger qui guette une société active dans l’univers de la mode?

– C’est avant tout la collection qu’il faut livrer à chaque saison. Une collection qui plaise aux journalistes, bien sûr, mais surtout aux détaillants et aux clients. La question qui se pose c’est: est-ce que votre produit va être vendu dans les quatre mois ou pas? Cette partie là de notre métier n’intéresse pas les journalistes. On doit constamment garder une sorte d’équilibre entre le côté commercial et le côté créatif. C’est compliqué.

– Comment vous sentez-vous un jour après avoir reçu le prix ?

– Je suis content que ce soit derrière ! C’est la plus grande reconnaissance que j’aie jamais reçue, mais vous connaissez le milieu de la mode: une fois le tableau montré, c’est fini. On est déjà passé à autre chose… 


Le Questionnaire de Proust

– Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie qu’est-ce que ce serait ?

– J’aurais aimé faire des études d’architecture. Peut-être vais-je m’y mettre un jour d’ailleurs? On ne sait jamais.

– Qui incarne la beauté à vos yeux ?

– La nature.

– Quand avez-vous pleuré pour la dernière fois et pour quelle raison ?

– Je pleure en pensant à des gens qui ne sont plus là.

– Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

– Une biographie de Cristobal Balenciaga. Je l’admire: il a su mettre des mots sur ce que devrait être le travail d’un designer et d’un couturier: on devait être un peintre pour la couleur, architecte pour la proposition, musicien pour l’harmonie, sculpteur pour les volumes et philosophe. C’est ainsi que j’entrevois le métier. Un vêtement de Cristobal Balenciaga est toujours juste parce qu’il s’agit d’un équilibre.

– Une des raisons qui vous fait aimer la Suisse ?

– Les Suisses sont gâtés: nous avons tellement de chance de pouvoir vivre dans un pays qui a une telle qualité de vie, de nourriture, un bien-être dont on ne parle pas assez. Et quand on sort d’une ville, on se retrouve tout de suite dans la nature qui est incroyablement belle. La seule chose qu’il faut faire c’est de sortir de notre pays de temps en temps, parce qu’il est petit.

– Combien d’amis avez-vous sur Facebook ?

– Je ne vais presque jamais sur Facebook. 

– Etes-vous plutôt croissant ou plutôt birchermüsli ?

– Je suis birchermüsli !

– Quel lieu pour finir vos jours ?

– Je ne le sais pas encore. Je n’ai pas encore assez voyagé, pas assez découvert le monde pour choisir.

– Quelle est votre insulte préférée?

– «Rush !» Les gens qui sont trop lents, je déteste ça ! 

– Quel est votre pire cauchemar ?

– Je n’ai aucune patience. Et pour mon entourage cela peut vite virer au cauchemar. 

– On vous donne une somme d’argent infinie et vous avez une minute pour acheter votre rêve, qu’est-ce que c’est ?

– J’ai tout! Je n’ai aucun rêves matériels. Je suis tellement gâté! Je sais que je peux développer, que je peux créer quelque chose dans ma vie. C’est ça le plus grand cadeau.

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