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Sauvage Slimane chez Saint Laurent

Le premier défilé du designer culte Hedi Slimane c hez Saint Laurent clôturait hier soir à Paris les défilés masculins pour l’automne 2013. Suspense, rock noir à paillettes et grunge rituel

Elle s’appelle Adeline. Elle a 16 ans. Elle passera son bac au printemps. Elle est bonne élève. Très. Elle a grandi dans un milieu bobo-chic. Elle regarde un peu de haut les filles de son collège qui se damnent (voire plus si entente) pour un sac à main griffé. Elle veut être avocate d’affaires. Sur sa table de nuit: Just Kids, cette archi-merveilleuse autobiographie où Patti Smith raconte ses débuts sur la scène rock de New York, la nuit blanche qui vire au noir, Warhol, l’exigence de la vie d’artiste, les heures passées à s’habiller comme on se pare. Un monde pur, tellement pur, où n’existaient pas (encore) l’ironie, le second degré et l’art comme une gigantesque entreprise de remix. Peut-être Adeline a-t-elle les mêmes rêves que Patti Smith quand elle avait son âge, qui écrit, page 28 de l’édition de poche: «Mon désir le plus cher était d’entrer dans la fraternité des artistes: leur faim, leur façon de s’habiller, leurs rituels et leurs prières.»

Cette faim de sauvagerie. Une façon de s’habiller entre la désinvolture et le sacré. La mode vue non pas comme une parade de logos mais comme un rituel de dérive inspirée. Voilà les mots-clés qui viennent à l’esprit, dimanche soir à Paris, à l’issue du premier défilé masculin d’Hedi Slimane pour la marque Saint Laurent. Un show absolument soufflant, emballant, même si, hormis les épaules des vestes très marquées, il n’ajoute rien à ce que l’on savait (et que l’on avait tant aimé) du style Slimane, imposé dans les années 2000.

Faisons-la courte, voulez-vous? Hedi Slimane, c’est le designer de mode qui, au virage du XXIe siècle, a imposé à la mode puis à la rue sa vision du style masculin: maigreur des habits plaqués contre le corps chétif, attitude entre le grunge et le luxe, entre la boue et les paillettes, la fuite et l’assurance. En 2007, alors en poste chez Dior Homme, Slimane quitte la mode, il fait de la photo (pubs, galerie, diary perso), part vivre à Los Angeles. Une retraite toute rimbaldienne dont il sort en 2012 pour reprendre la direction artistique de la marque Saint Laurent. Premier défilé féminin en octobre dernier (LT 08.10.2012). Polémique sur le résultat. Et puis, premier défilé masculin dimanche soir 20 janvier, le come-back enfin. Avec tout le clan de feu Monsieur Yves Saint Laurent au premier rang, de Pierre Bergé à Valérie Trierweiler en smoking Yves Saint Slimane. Décor: un carrousel de fête foraine où les enceintes rock remplacent les balançoires, bras qui se déplient comme celui d’une pieuvre noire et mate. Voilà.

Un premier mannequin qui marche vite et de traviole, le pantalon noir plaqué sur la cuisse, la veste très épaulée, haute et obscure. Et tout est (re-) donné. La suite déroule la ronde obsessionnelle d’un designer (et d’une clientèle) qui rêve de pureté, de jeunesse éternelle et de cheveux longs. Il y a donc là toute la grammaire slimanienne, livrée comme si elle avait été décapsulée des années 2000: pantalons serrés, préciosité des broderies ou des empiècements sur le cuir qui a l’air usé, mailles grunge, chemises Kurt Cobain, paillettes sur pull suédois détendus, longues, interminables écharpes étiques qui semblent avoir survécu à des nuits de concert, manteau d’hermine de rock star décadente, smokings amaigris aux pans pointus comme les côtes d’un loup affamé, bottes de vagabonds et costumes de princes rebrodés d’argent. Pas de sacs mais des bijoux. Beaucoup de cuirs, gommeux ou glitter. Zéro cravate noire et fine, exit ce détail qui avait tourné au tic slimanien, circa 2005. Dans cette ronde de nuit, il y a des hits ou en tout cas des détails qui vont s’arracher et être repris partout, comme l’est actuellement le grand chapeau noir féminin lancé l’automne dernier par Slimane. Du côté du vestiaire masculin, ce sera le motif panthère rouge et noir, passé, élimé, rebrodé de paillettes, porté avec chemise de bûcheron, ou tricoté en bataille. Et, surtout, la botte de cow-boy avec une boucle de côté, sur la malléole externe de la cheville, celle-là même qu’on aurait brûlée et huée 10 minutes plus tôt et qu’on aimerait là, maintenant, tout de suite – surtout en version fauve portée avec du noir. La plupart des post-ados qui défilent ont le cheveu long, flottant et pas coiffé.

On voit bien ce qu’on ne manquera pas de reprocher à cette parade luxueusement déglinguée: exercice de stylisme et d’assemblage plutôt que nouvelle propositions de design; copié-collé savant de choses déjà vues; frissons pour riches adulescents déguisés en martyrs. Oui, sans doute, c’est d’ailleurs ce genre de pelletées de terre que la presse, surtout anglo-saxonne, avait jeté sur la première collection de Slimane pour Saint Laurent, en octobre dernier. Sauf que pas d’accord.

Pas du tout. D’abord parce qu’il y a là un vrai travail de designer du côté des proportions, des (dés-) équilibres, des silhouettes. Un jeu bouleversant entre le tenu et le relâché, le tranchant et la nonchalance, l’arrogance et l’humilité. Cela n’a rien à voir, enfin si, mais on repense au dernier défilé de Miuccia Prada, à Milan, la semaine passée, et à sa manière de revisiter la garde-robe d’un homme normal, tout en créant quelque chose d’enchanteur.

Ensuite parce que Slimane reprend la question des genres et des attributs sexuels là où Monsieur Saint Laurent l’avait laissée. Jadis, il s’agissait pour la femme de se mettre en scène et en beauté comme l’égale de l’homme (d’où le fameux smoking féminin saint-laurencien). Aujourd’hui, c’est à l’homme de faire siennes d’autres manières d’être, de bouger et de se parer sans se renier ni se déguiser. Comme dans ce défilé où des mannequins filles défilent au milieu des garçons sans qu’à première vue, on s’en soit aperçu ni surtout soucié.

Avec ses plans marketing, sa publicité laveuse de cerveau, son obsession du luxe statutaire, la mode, enfin, le gros de la mode n’est plus ce qu’elle était. Chez Hedi Saint Slimane, la nostalgie, celles des aubes blafardes mais pures où tout peut recommencer, elle, n’a pas changé.

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