Haute couture 

Schiaparelli, la maison aux mille facettes qui met le crystal au carré 

Inspirée par les œuvres géométriques de l’artiste suisse Sophie Taeuber-Arp, la robe Crystal² célèbre les retrouvailles entre la maison Schiaparelli et Swarovski. Et révèle un vocabulaire couture plus que jamais ancré dans le présent

Scintillante mais fuyante, l’étoffe lui glisse entre les doigts. Une étoile liquide. Il en connaît tous les secrets, toutes les subtilités. A Paris, Baptiste Bera, 26 ans, est l’un des rares stylistes brodeurs à savoir travailler le «Crystal Fine Mesh» de Swarovski, sorte de cotte de maille ultrafine sertie de cristaux. En cette pluvieuse matinée de novembre, nous retrouvons cet artisan free-lance dans les ateliers de la maison Schiaparelli, 21 place Vendôme.

C’est ici qu’il a réalisé la robe Crystal², délicat patchwork de rectangles pavés de strass or blanc, jaune et rose, soit plus de 4,7 millions de facettes d’1,55 mm chacune. En moyenne, 45 minutes sont nécessaires pour assembler deux rectangles sur une longueur de 10 centimètres. Démonstration (et patience). Muni d’une pince brucelles et d’une loupe, les manches de sa blouse blanche retroussées, Baptiste Bera saisit la bordure d’un échantillon de «Crystal Fine Mesh» et ouvre les crochets sertissant les strass. Un à un, il les arrime aux minuscules maillons longeant un autre morceau de maille, puis les referme. Aucune trace, aucune cicatrice: la «couture» est littéralement invisible. Un chirurgien n’aurait pas fait mieux.

«Ce n’est pas parce que ça brille que c’est bling-bling»

Inspirée par les œuvres géométriques de l’artiste dadaïste suisse Sophie Taeuber-Arp, la robe Crystal² a été présentée en juillet dernier lors du défilé haute couture automne-hiver 2017-2018 de Schiaparelli, à Paris. Avec cette création, le cristal se fait non seulement tissu mais aussi ornement, puisqu’un deuxième artisan s’est chargé de rehausser le patchwork de broderies de cristaux en 3D. Strass contre strass. La robe n’a pourtant rien de clinquant. Bien au contraire.

 Avec ses lignes épurées façon sixties, cette tunique sans manches suggère sans dévoiler, cache pour mieux montrer. Et offre aux cristaux un nouveau champ sémantique, plus subtil mais non moins sensuel. «J’ai voulu la traiter comme une robe portable, délibérément courte. Ce n’est pas une pièce de tapis rouge ou conçue exclusivement pour le soir. On a trop souvent tendance à associer l’utilisation des cristaux Swarovski à quelque chose de sexy. Ce genre d’a priori me gêne un peu: ce n’est pas parce que ça brille que c’est bling-bling», souligne Bertrand Guyon, directeur du style de la Maison Schiaparelli.

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Tuer le homard

A partir du milieu des années 1930, Elsa Schiaparelli, fantasque couturière d’origine italienne, a été l’une des premières créatrices de mode à utiliser les cristaux Swarovski dans ses broderies haute couture, mais aussi dans ses bijoux. Les strass faisaient partie intégrante de son univers exubérant et plein d’humour. Mais n’allez pas en conclure que l’imaginaire de Bertrand Guyon se résume au passé de «Schiap’», comme on la surnommait. Ce serait une erreur. Pire, une prison: «Mes créations ne sont pas des citations. Elles n’ont pas forcément de lien direct avec le travail de Schiaparelli.

Son patrimoine est bien sûr fabuleux, mais il est parfois pesant. Je ne crois pas la trahir en essayant de prendre mes distances, car je me sens environné de sa présence, ne serait-ce que parce que nos bureaux, nos ateliers et nos salons-boutiques se trouvent ici, place Vendôme, la maison où elle a travaillé», confie celui qui est entré chez Schiaparelli en 2015.

«Qui est Schiap’?»

Fondée en 1927, la Maison Schiaparelli a connu son heure de gloire en France et aux Etats-Unis dans les années 1930 avant de fermer en 1954 à la suite d’insurmontables difficultés financières. Jusqu’en 2007, année du rachat de la marque par le patron de Tod’s Diego Della Valle, c’est le trou noir. Contrairement à Christian Dior, Chanel ou Yves Saint Laurent, dont les maisons ont toujours conservé une activité commerciale, Schiaparelli, décédée en 1974, disparaît de l’inconscient collectif. Et au moment du réveil de sa maison de haute couture, la majorité des archives et des pièces textiles ont disparu.

De la couturière, on retient aujourd’hui les créations d’exception qu’elle avait eu le réflexe de donner de son vivant à de grands musées: pull-overs tricotés de motifs en trompe-l’œil, vestes brodées, cape couleur «rose shocking», sa marque de fabrique, ou encore la célébrissime robe en organdi blanc à imprimé homard, l’une des multiples collaborations entre Schiap’ et son ami Salvador Dali.

La partie immergée de l’iceberg, explique Bertrand Guyon: «Tout le monde se réfère systématiquement aux mêmes pièces, mais très peu de gens savent vraiment qui est Schiap’. Nous avons conservé des fac-similés de ses illustrations qui montrent des robes aux coupes incroyables, souvent pas du tout brodées ou imprimées, noires ou bleu marine, assez sobres. Cette partie de sa création m’intéresse beaucoup. J’aimerais que le public découvre toute l’œuvre de Schiaparelli et qu’à travers ce patrimoine nous fassions connaître notre travail, qui est ancré dans l’actualité.»

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