Mode

Scott Schuman: «Je ne suis pas un touriste en mal d’exotisme»

Dans son nouveau livre «The Sartorialist. India», le plus célèbre des photographes de street style sonde le style du peuple indien pour mieux révéler son âme

N’allez pas dire à Scott Schuman qu’il est photographe de street style. Visiblement, ça l’irrite. Il faut dire que depuis quelques années, ce métier ne se résume plus à capturer sur le vif des inconnus stylés au coin d’une rue. A l’ère d’Instagram et du selfie, les photographes de street style sont devenus tour à tour mannequins, influenceurs, podcasteurs, amis de grandes maisons, bref, hommes ou femmes-sandwichs, la notoriété en plus.

A 51 ans, Scott Schuman, lui, n’a jamais couru après les paillettes ni les looks griffés. D’ailleurs, il ne limite pas son périmètre de recherche aux abords des défilés. Depuis 2005, ce pionnier du blog de street style (ne lui en déplaise) compile sur son célébrissime site The Sartorialist les clichés d’une élégance qui ne dit plus son nom. Des grands-pères italiens déambulant à Milan en costume trois pièces, un bellâtre new-yorkais moulé dans un simple un t-shirt en coton, une sirène parisienne aux lèvres et aux ongles rouges. Mi-photographe, mi-costumier, l’Américain parvient à révéler une personnalité au détour d’un vêtement et d’une lumière cinématographique. Un regard que Scott Schuman est allé balader en Inde, comme le dévoile The Sartorialist. India, le livre qu’il vient de publier aux Editions Taschen. De Delhi à Pushkar en passant par Bombay, le photographe est allé sonder le style des Indiens pour y trouver leur âme, entre tradition et modernité. C’est lointain et familier à la fois. C’est beau, puissant, émouvant. Rencontre.

Comment est née l’idée de ce livre consacré à l’Inde?

Je suis allé en Inde pour la première fois en 2008, à l’occasion de la Fashion Week de Delhi. C’était très beau, très impressionnant, mais le style était assez local, la plupart des gens portaient des vêtements traditionnels. Au fil des années, cela a commencé à changer. Lors de mes voyages suivants, j’ai remarqué que les journalistes, les stylistes, mais aussi les gamins qui gravitaient autour des défilés commençaient à s’habiller différemment. Ils n’hésitaient pas à mélanger la culture vestimentaire indienne avec des influences occidentales et orientales, notamment japonaises et coréennes. Ils auraient aussi bien pu se trouver à Paris ou à Milan, tant leur look était cosmopolite. J’étais choqué: ce n’était plus du tout l’Inde pauvre et exotique que j’avais découverte dans les livres, les magazines et les médias. Bien sûr, cette réalité existe, mais elle cohabite avec d’autres expériences, d’autres matérialités parfois plus proches de nous. Avec ce bouquin, j’ai voulu montrer ces deux facettes, pour que les lecteurs comprennent la fabuleuse diversité de ce pays.

Vous avez arpenté plusieurs régions, villes et villages. Sur quels critères avez-vous fait votre choix?

Il ne s’agit pas d’une encyclopédie sur l’Inde, je n’ai pas utilisé de méthodologie particulière. J’ai juste pris une carte et, en 13 ou 14 voyages, j’ai longé la côte et je suis aussi allé dans les terres. La seule région que j’ai évitée, c’est le nord-est du pays, car le mode de vie y est très traditionnel et je ne voulais pas faire des images attendues. Pour le reste, je me suis arrêté dans des fashion weeks, des festivals de musique, des événements sportifs, des courses de criquets ou de chevaux, mais aussi dans de petits villages comme Odisha. Je me suis mis dans des situations aussi variées que possible, en essayant d’éviter les clichés.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières au moment de prendre vos photos?

Non, les modèles ont toujours bien réagi. Vous savez, je suis assez bon en communication non verbale, les Indiens comprennent que je ne suis pas un énième étranger en mal d’exotisme. L’un de mes plus grands problèmes a été de trouver de bons guides qui ne m’emmenaient pas systématiquement dans les hauts lieux du tourisme. Un autre défi a été de trouver des profils de personnes assez variés, surtout dans les grandes villes. Dans les concerts de rock par exemple, tout le monde s’habille en t-shirt blanc et jean noir, ce qui n’est pas très intéressant.

Que recherchez-vous chez vos modèles?

La plupart du temps, je travaille avec ce que le modèle me donne. Parfois, c’est de l’élégance, parfois c’est plutôt du charisme. Je ne peux pas imposer ce que je pense, je dois être ouvert et savoir m’adapter à la personnalité de chacun. En ce qui concerne ce livre, je suis très fier d’avoir trouvé des gens qui défient les normes de la société indienne. Comme ce jeune homme que j’ai shooté dans son appartement, à un moment où il transitionnait. Aujourd’hui, je crois que ce processus est terminé et qu’elle est une femme. Il y avait cette autre personne transgenre, qui se promenait aux abords des défilés pendant la fashion week, juste pour se sentir plus libre que dans son quartier d’origine. Dans le livre, j’ai mélangé ce type d’image avec une Inde plus traditionnelle, et au final ça marche très bien.

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En tant qu’Occidental plongé dans un pays aussi pauvre que l’Inde, le risque de romanticiser la misère est élevé. Comment avez-vous géré cela?

Vous ne pouvez pas changer ce que vous voyez. Si je suis dans un quartier pauvre, je dois photographier la pauvreté. Mais pauvre ne veut pas dire désespéré, et c’est là que ça devient intéressant. A Calcutta par exemple, j’ai rencontré un porteur dans un marché aux fleurs. Vu le métier qu’il exerce, je me suis dit qu’il ne devait pas avoir beaucoup d’argent. Pourtant, le jaune de son chapeau était accordé au jaune de sa chemise, et le marron de son pantalon rappelait le marron qu’il y avait sur son pull. Cela n’est pas arrivé par accident. Cet homme vit une existence frugale, mais il n’est pas désespéré, car il réfléchit visiblement à son apparence et aux couleurs qu’il porte. Comme vous et moi, il est capable de dire, je n’aime pas le bleu ou j’aime le vert. Il fait des choix. Je trouve ça très beau, et il n’y a rien de dégradant à le mettre en images.

Contrairement à une croyance très répandue, l’élégance n’est donc pas une question d’argent?

Absolument pas. En Occident, on démonise presque la pauvreté ou la frugalité. Or je crois profondément que l’on peut avoir une belle vie en possédant peu. Il suffit de trouver les choses qui sont importantes pour vous, pas besoin d’avoir un Picasso au mur ou un sac griffé. En ce qui me concerne, je peux m’offrir à peu près tous les vêtements que je voudrais, mais comme vous le voyez, je ne porte que des habits Uniqlo. Seules mes baskets sont de marque. Je me soucie plutôt du mélange de matières et de couleurs, d’une attitude, c’est ce que j’ai toujours essayé de promouvoir. Aujourd’hui, j’ai posté sur Instagram la photo d’un serveur en pantalon en cuir et t-shirt blanc. Mes abonnés ont adoré.

L’argent n’achète pas le style, il n’achète pas la mode, et j’espère qu’un jour les gens arrêteront d’avoir peur de manquer d’argent et de ne pas pouvoir s’acheter des choses chères.

Pensez-vous que la globalisation menace les particularismes culturels que vous avez perçus en Inde?

Non, je ne le pense pas. Quand je vais en Italie, force est de constater que les Italiens restent toujours fidèles à la même palette de couleurs et que les hommes portent toujours des pantalons très serrés. On pourrait dire le même genre de choses de la France ou des Etats-Unis. Je pense que l’uniformisation des goûts est surtout une question de génération. Entre 12 et 20 ans, on veut tous s’habiller comme tout le monde. Aujourd’hui, internet et Instagram ne font qu’exacerber ce phénomène. Mais quand on grandit et que l’on comprend la marche du monde, on se souvient tout d’un coup d’où l’on vient et on le revendique de façon plus ou moins explicite. C’est ce que j’ai vu en Inde. A Bombay par exemple, j’ai rencontré des jeunes gens entre 20 et 30 ans qui se demandaient comment rester fidèles à l’héritage vestimentaire indien tout en s’ouvrant aux styles extérieurs. La globalisation ne détruira pas ça.

A lire: «The Sartorialist. India», Ed. Taschen, 2019, 300 p.

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