Rencontre

«Se réunir pour voir la lumière»

Tadao Ando considère l’architecture comme un espace de rassemblement et de communication entre les hommes. A travers ses œuvres, il cherche à créer des espaces de vie utiles aux gens. Chacune de ses créations a sa propre fonction et son propre concept. Explications

Tadao Ando est l’un des architectes qui a donné ses lettres de noblesse au béton. L’interaction de ses œuvres avec la nature renvoie directement au concept des jardins japonais. Star planétaire distinguée par de multiples récompenses, dont le Prix Pritzker, considéré comme le Nobel de l’architecture, il a réalisé en Suisse l’un des bâtiments du campus Novartis à Bâle. L’architecte de 73 ans travaille actuellement sur le projet d’un immense parc à Vals, dans les Grisons, situé à proximité des bains thermaux réalisés par un autre géant de l’architecture, le Suisse Peter Zumthor. Le Temps a rencontré Tadao Ando dans son bureau à Osaka.

Le Temps: Vous êtes reconnu mondialement. Participez-vous encore à des concours ou travaillez-vous uniquement sur demande?

Tadao Ando: Je ne participe pas à tous les concours. Je les choisis lorsque j’imagine pouvoir proposer quelque chose d’original, qui n’a jamais été réalisé. C’est donc chaque fois un nouveau challenge à relever. Mais de manière générale, j’ai perdu beaucoup de concours auxquels j’ai participé.

Comment choisissez-vous vos clients?

Il faut que je perçoive une passion chez eux. C’est ce qui compte le plus à mes yeux. Concernant le projet qui m’occupe en ce moment à Vals, dans les Grisons, c’est l’enthousiasme du client qui m’a incité à accepter. C’était la même chose pour le campus Novartis à Bâle. L’entreprise commanditaire voulait créer quelque chose de spécial. Elle a réuni de très grands architectes pour cela, ce qui est assez unique. Le pouvoir du client est énorme, indépendamment des aspects financiers de la question. Si nos deux passions se combinent, alors le projet pourra se développer de manière harmonieuse, avec succès. En général, le client sait plus ou moins ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. C’est en fonction de ces aspects que je décide ou non d’adhérer à sa vision.

Combien de personnes travaillent pour vous?

Mon bureau compte 25 employés, ce qui est très peu par rapport au nombre de projets que nous développons. Je préfère avoir de petites équipes autour de moi. Cela me permet de contrôler plus facilement nos activités. Cela, même si nous menons des projets en Suisse, aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

En quoi consiste votre projet à Vals, dans les Grisons?

Je suis le juré principal d’un ­concours pour la construction d’un hôtel. Je ne prends évidemment pas part au concours, mais j’ai été mandaté pour développer un parc et un espace à proximité de l’hôtel en question. Sur place, il existe déjà des bains thermaux construits par Peter Zumthor. C’est un endroit paisible, sain, avec une rivière et un beau paysage. Il ne sera pas destiné au tourisme de masse. Mon objectif est donc de créer un parc qui préserve la nature luxuriante de ce bel endroit. Je veux bâtir un espace où les visiteurs seront heureux, confortables. Un endroit où ils pourront se promener et ressentir la fusion entre les structures bâties et la nature environnante. Le parc s’étendra sur 40 000 m2. Il comportera notamment des structures en béton, une arcade, et des surfaces d’eau. C’est un projet unique, une de mes plus importantes créations en Europe.

Vous avez voyagé à plusieurs reprises en Suisse. Observez-vous des points communs avec le Japon?

La propreté, l’attention portée aux détails, la méticulosité – des artisans japonais, tout comme celle des Suisses dans l’horlogerie –, sont des points communs aux deux pays. En Suisse, on trouve aussi de très bons architectes.

Quelles sont parmi vos créations celles qui vous ont le plus marqué?

D’abord l’Eglise de la lumière, une chapelle construite à Ibaraki (un quartier situé à 25 km au nord-est d’Osaka, ndlr). C’est un lieu où les gens peuvent se réunir et se recueillir pour voir la lumière. Un des murs en béton de l’église laisse apparaître une croix à travers laquelle la lumière extérieure pénètre. Ensuite la réhabilitation de la Punta della Dogana, à Venise. Un bâtiment qui date du XVe siècle. La rénovation pour abriter le Musée de François Pinault consistait à recycler du vieux, notamment des briques, pour donner une nouvelle vie à cet édifice. Enfin, à Fukushima (dans la ville d’Iwaki, ndlr), en 2005, j’ai construit The Museum of Picture Books, un musée pour les enfants. A travers cette création, je voulais interroger sur le sens de la vie, autour des activités que l’on mène pour s’occuper. L’architecture sert à cela. Comment contribuer par la création d’un espace de façon concrète à la vie des gens? La vision de l’architecte ne naît pas d’elle-même. Elle provient d’une réflexion en rapport avec l’activité des gens. Chaque création a donc sa propre fonction, son propre concept.

Un sentiment de calme, de sérénité émane de vos créations. La lumière et l’eau sont des éléments importants, comme dans l’église que vous avez conçue à Ibaraki, ou dans le Jardin des beaux-arts à Kyoto. Autant d’éléments de la culture japonaise…

Oui, je suis Japonais et il m’est impossible de me détacher de ma culture et des traditions de mon pays. Le Jardin de pierre du monastère Ryoan-ji, à Kyoto, est emblématique de la manière avec laquelle la culture japonaise célèbre la nature, avec simplicité. C’est aussi ce que j’ai voulu montrer avec la récente réalisation «Wall of Hope», un mur végétal proche de mon bureau qui mesure 100 m de long, 3 m de large et 9 m de haut. Pour moi, la nature est fondamentale.

Vous êtes devenu architecte à la fin des années 60. L’architecture a-t-elle évolué en près de cinquante ans?

Les matériaux ont évolué, la technologie aussi. Auparavant, l’architecture était spécifique, propre à chaque pays, voire à chaque ville. Désormais, la technologie permet d’abolir les frontières, de les unifier. Mais ­l’architecture est pour moi restée identique dans la manière de construire des bâtiments. Elle doit produire des espaces où les gens peuvent se rassembler et communiquer. Lorsque j’ai visité des églises ainsi qu’une chapelle de Le Corbusier, avant de commencer ma carrière, j’ai observé des gens qui se réunissaient à l’intérieur et à l’extérieur des sites. Ces espaces de rencontre sont un élément clé depuis mes débuts.

Quelle est votre philosophie?

En 1923, Frank Lloyd Wright a conçu l’hôtel Imperial à Tokyo. L’inauguration devait avoir lieu le 1er septembre, à midi. Or, le grand tremblement de terre de Kanto s’est produit à 11h57. Beaucoup de bâtiments de Tokyo se sont écroulés, mais pas l’hôtel Imperial, qui n’a pas été très endommagé. J’ai compris avec cet exemple que l’architecture pouvait détruire ou protéger physiquement et mentalement la vie des gens. L’architecture est donc responsable dans les deux cas. Cet événement de l’histoire continue d’inspirer ma philosophie.

Contrairement à la grande majorité des architectes, vous êtes un autodidacte. Pourquoi avoir choisi cette voie difficile et originale dans un pays où les diplômes jouent un rôle majeur?

J’ai choisi l’architecture quand j’avais 15 ans. Mon professeur de mathématiques enseignait son savoir avec passion. Je me suis demandé à l’époque les raisons de cette passion. Par la suite, j’ai vu le charpentier agrandir la maison où nous vivions avec tellent de cœur qu’il en oubliait même de manger. C’est donc une sorte de combinaison entre les mathématiques et le travail du bois qui m’ont poussé à m’intéresser à l’architecture. Pour des questions financières et familiales, je n’ai pas pu aller dans des écoles ni à l’université, raison pour laquelle j’ai choisi d’être autodidacte. Le fait d’avoir grandi dans une famille modeste m’a peut-être permis de voir les choses de manière différente. J’ai dû trouver ma propre voie, ma propre manière de penser et de conceptualiser mes idées. Il fallait que je réalise des choses qui n’avaient jamais été faites auparavant. Lorsqu’à la fin de l’adolescence, j’ai décidé de devenir architecte, mes voisins ont pensé que j’étais devenu fou. Tout le monde m’a dit que ce serait difficile et que je n’y arriverais jamais. Mais au final, toutes ces pensées négatives ont agi comme un déclencheur.

Vous avez été boxeur durant votre jeunesse. Votre but n’était-il pas de gagner votre vie avec ce sport?

Non, contrairement à ce que beaucoup de gens ont écrit à mon sujet, mon objectif n’était pas de devenir boxeur professionnel, puis architecte. En fait, à l’époque, je vivais à proximité d’une salle d’entraînement de boxe. Je pratiquais le noble art, je gagnais 100 dollars par match, ce qui était beaucoup. Cela correspondait à une nuit dans un bon hôtel aux Etats-Unis. Grâce à l’argent gagné avec la boxe, j’ai pu voyager dans le monde entier et découvrir ainsi l’architecture, notamment en France et aux Etats-Unis. J’ai ensuite travaillé pour différents bureaux d’architecture et de design. Je voulais certes me mettre à mon compte, mais ce n’est pas un drame si tout ne s’est pas passé comme prévu dès le début.

Quelles ont été les étapes?

J’ai dû apprendre et maîtriser beaucoup de choses dans un laps de temps assez court. A 25 ans, j’ai gagné un concours national pour un projet de parc à Osaka. J’ai commencé à gagner de l’argent. J’ai donc pu continuer à voyager. En 1969, à 28 ans, j’ai ouvert mon propre bureau. Mais je me suis rendu compte que l’argent ne constituait pas ma priorité, ce que m’avait entre autres inculqué ma grand-mère. L’argent ne signifie rien si on ne le dépense pas pour acquérir un savoir, un savoir-faire, de l’expérience. Même si, au départ, je n’étais pas riche, je n’ai jamais eu le sentiment d’être pauvre. Jamais je n’ai pensé qu’il m’avait manqué quoi que ce soit durant mon enfance.

Vous avez maintes fois évoqué l’influence de Le Corbusier. Quelles en sont les raisons?

Je n’ai jamais pu le rencontrer (Tadao Ando est arrivé à Paris quelques semaines après le décès de Le Corbusier, ndlr). Lorsque j’avais 19 ans, je suis allé dans une librairie de livres d’occasion et j’ai vu un de ses ouvrages au-dessus d’une pile. Il m’a immédiatement attiré, mais je n’avais pas assez d’argent pour l’acheter. A chaque fois que je revenais dans cette librairie, le livre était à la même place. J’ai fini par me dire qu’il m’était destiné. J’ai donc fait des économies pour pouvoir acheter ce qui allait devenir mon premier livre d’architecture.

C’est tout ce que vous saviez de l’architecture à l’époque?

Je ne savais pas qui était Le Corbusier, ni ce qu’était vraiment l’architecture. J’ai donc lu des livres et je recopiais les dessins. C’est ce qui m’a ensuite incité, en 1965, à voyager en France notamment pour aller voir de mes propres yeux les créations de Le Corbusier. C’était une première bonne expérience, mais au terme de mon voyage, je me suis rendu compte que je n’avais toujours pas compris ce qu’était réellement l’architecture. Il me fallait faire d’autres expériences après ce voyage autour du monde qui a duré huit mois, c’est pourquoi je suis allé travailler ensuite pour différents bureaux d’architectes afin d’apprendre.

Le Corbusier est-il toujours présent dans votre esprit?

Quand on a été marqué par une personne dès sa jeunesse, l’influence reste dans une certaine mesure présente durant toute la vie. Mais je suis aussi influencé par l’architecte japonais Kenzo Tange, même si je n’étais pas proche de lui lorsqu’il exerçait (Kenzo Tange est mort en 2005 à 91 ans, ndlr).

Quels conseils donneriez-vous à un jeune architecte qui commence sa carrière?

A mon époque, je n’avais pas d’autre choix que de travailler dans des bureaux d’architectes, car je ne pouvais pas aller à l’université. Aujourd’hui, c’est mieux de privilégier la voie universitaire. D’un côté, on peut avoir accès à beaucoup d’informations via Internet. Mais de l’autre, la communication se fait essentiellement de façon virtuelle et non plus physique. Il devient donc plus difficile de savoir avec qui on veut réellement travailler, quels sont les désirs des clients.

Est-ce un problème?

Les jeunes architectes ont peut-être perdu un peu le sens de la communication. Quand ils se mettent à leur compte, ils doivent trouver et convaincre des clients, ce qui n’est pas aisé. Mais Internet offre aussi plus d’opportunités. De mon côté, j’ai toujours été proche de mes clients, que ce soit Panasonic, Sony, Kyocera, Sanyo, voire François Pinault. J’ai beaucoup appris à leurs côtés. C’est grâce à ce que j’ai réalisé pour eux que je me suis fait connaître. J’ai été aidé par beaucoup de personnes durant ma carrière.

Vous vous êtes impliqué pour les Jeux olympiques de Tokyo en 2020. Pour quelles raisons?

Je ne suis pas engagé politiquement dans ce domaine. Je suis l’un des jurés du concours pour la construction du nouveau stade olympique. Je ne suis pas le seul à avoir choisi le projet de Zaha Hadid. Cela a été une décision du comité. Son projet était le meilleur, le plus adéquat, indépendamment de toute considération politique. Il existe évidemment beaucoup de problèmes politiques au Japon, mais j’espère que le projet de Zaha Hadid constituera un point fort dans le développement des infrastructures liées aux Jeux olympiques de Tokyo.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement?

J’en ai plusieurs en Chine et en Asie du Sud-Est. J’en ai aussi à New York et à Los Angeles. En octobre, un opéra à Shanghai que j’ai conçu (Opera House, ndlr) sera inauguré.

Vous avez construit des dizaines d’édifices remarquables. Avez-vous encore un rêve?

Oui, j’ai construit la Maison Azuma à Sumiyoshi (un quartier d’Osaka, ndlr) au début de ma carrière. Elle avait une surface d’environ 50 m2, ce qui est très petit. Avec cette réalisation, je voulais préserver la culture japonaise et ses traditions. J’aimerais terminer ma carrière en construisant une maison encore plus petite, un espace où les personnes pourront simplement vivre.

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