Les entrailles de Naples. Je descends à plus de 30 mètres de profondeur. Il faut dévaler 140 marches. L’humidité fige les muscles. La respiration s’accélère, claustrophobe. Les viscères de la ville digèrent l’escouade de touristes. Une guide raconte l’histoire du ventre de la métropole, troisième d’Italie, un million d’habitants, capitale de la Campanie.

Le rhizome de tranchées et de cavités est unique. Même Rome, où prolifèrent les catacombes et les cryptes, pâlit face aux millions de mètres cubes de vide. Naples gronde entre le bas et le haut. Dessous, davantage que les égouts, les abysses dévorent la ville de Charles III de Bourbon et de Maradona, du comédien Toto et de l’écrivain Eduardo De Filippo. A la surface, le chaos urbain meurtrit la beauté inscrite à l’Unesco.

J’avance dans le terrier. Je marche sur deux siècles de sédiments, de fossiles, de déjections. Il fait 16 degrés. Les néons dessinent des rondeurs archéologiques.

Autour du VIe siècle avant ­Jésus-Christ, les Grecs refondent l’ancienne Parthenope en Neapolis. Ils extraient le tuf nécessaire en creusant des cavernes sous terre, et bâtissent maisons, agoras et arènes.

Plus tard, les Romains forent un aqueduc. Ils transforment les grottes en citernes. Mégalomanes, les césars excavent un réseau d’eau potable jusqu’à Herculanum et Pompéi. L’entreprise irrite les dieux, qui se vengent. En 62 ou 63 après Jésus-Christ, un tremblement de terre terrorise les gentils. Une éruption du Vésuve en 79 anéantit et fige à jamais les deux colonies.

Le guide de «Napoli Sotterranea» raconte les exploits des «poz­zari». Ces hommes cadavériques glissaient le long des puits de chaque maison avant d’accéder aux citernes. Armés d’épuisettes, ils nettoyaient les eaux. De temps en temps, ils en profitaient pour batifoler avec les maîtresses de maison ou empoisonnaient les réservoirs des mauvais payeurs.

Le choléra condamne au XIXe siècle ce prodige d’ingénierie clandestine. L’eau polluée tue des milliers de Napolitains. ­­As­séché, le labyrinthe souterrain devient un dépotoir. Les ordures macèrent à côté de meubles éventrés, de carrosseries rouillées. J’effleure les carcasses de Vespas, de Frigidaires. Les sommiers rongés hantent les lieux.

Le dédale sert plus tard de refuge à des milliers de désespérés fuyant les bombardements des alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale. On aménage des toilettes turques. On installe le courant. On bouche les 4000 puits. Des soldats en profitent pour déserter; ils plongent armés dans une citerne, ils ressortent désarmés par une autre. Je m’écrase contre une paroi de chaux quand des obus désarmés simulent l’attaque.

A la fin des hostilités, on y entasse les débris du conflit. Puis les déchets colonisent à nouveau la citadelle cachée, un vrai fléau napolitain entre incurie et Camorra (la mafia locale).

Nous traversons une gorge affilée de tuf. C’est étroit, il n’y a pas de lampe. Je porte un bougeoir. La flamme tousse. Un bassin ­artificiel mouille à mes pieds. C’est l’enfer et le paradis. Comme ce garde-manger géant, un peu plus loin. Les sœurs d’un couvent y entreposaient vin, légumes et fromages. Les mauvaises langues prétendaient qu’elles y rencontraient aussi en cachette les frères d’une église voisine dans la gloire du Seigneur et de la chair.

Depuis quelques années, ce royaume sombre et fabuleux attire les touristes. Différents regroupements, non sans quelques bisbilles, en exploitent les parcelles tirées de leur sommeil. Napoli Sotterranea contrôle et explore le sous-sol du centre historique, où je suis enseveli. Enzo Albertini est aux commandes. Le spéléologue urbain piste les intestins de la ville depuis 24 ans. «J’ai réalisé un rêve d’enfant», jure-t-il, théâtral.

Une voûte sublime me rappelle le tunnel Borbonico. Lui s’étend sur 400 mètres aux pieds des beaux quartiers de Chiaia, sur le golfe. Le boyau apaisa la paranoïa d’un vice-roi espagnol. Ferdinand II le fit construire entre le palais royal et la place de la Victoire, proche de la mer et des casernes. L’ouvrage fut achevé en 1855. Il devait permettre à la cour de s’échapper en cas de danger ou de révolution. Après avoir abrité les habitants pendant la Deuxième Guerre mondiale, la galerie héberge les biens saisis par la justice. Au fil des ans jusqu’en 1970, voitures, motos, mobilier s’entassent dans le noir. Puis on oublie le passage.

Le tunnel a été redécouvert en 2008. Gianluca Minin, avec des complices, évacue les détritus, éclaire les lieux, aménage des promenades. Expositions et concerts animent les béances cachées. Les fouilles se poursuivent de nos jours, se réjouit le géologue.

Ailleurs, d’autres merveilles enfouies appellent le visiteur. Les catacombes se déploient surtout dans le quartier Sanità, à l’ouest, où les Grecs et les Romains enterraient leurs morts. Les chrétiens, à partir du IIe siècle, feront pareil.

Après une heure, nous remontons. Mais ce n’est pas terminé. Nous rentrons dans un «basso», logement populaire confiné au rez-de-chaussée des immeubles napolitains. Là, dans la cave encombrée, sont apparus les vestiges d’un théâtre romain. Les immeubles des époques successives avaient pris racine sur les arches et les briques rouges du stade. Néron y chanta et les dieux l’auraient applaudi à coups de tonnerre. Les Vespas, elles, battent toujours les pavés, à la barbe de l’éternité.

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Je porte un bougeoir. La flamme tousse. Un bassin ­artificiel mouille à mes pieds. C’est l’enfer et le paradis. Comme ce garde-manger géant, un peu plus loin