portrait

Sébastien Loeb, l’homme pressé

Le septuple champion du monde en titre de rallye est en course pour un huitième sacre. Rencontre express avec un pilote au palmarès prodigieux et à la suprématie historique. Un homme discret aussi

Un quart d’heure de trajet. Entre le moment où il a tourné la clé de contact chez lui, au Mont-sur-Rolle, et celui où il arrive à Vaumarcus, à 70 km de là, Sébastien Loeb a survolé la route. Même dans ses déplacements privés, le septuple champion du monde en titre de rallye produit des temps record. Inarrêtable, et pour cause. Le temps de boire un café sur la terrasse de sa maison – «un rituel qui n’a pas de prix» –, il a sauté aux commandes de son Eurocopter EC120 Colibri pour assurer l’un des innombrables rendez-vous de son emploi du temps marathon.

Vaumarcus, début de l’été: flegmatique, «Seb» – l’un de ses surnoms dans le championnat – vient de poser son hélicoptère à proximité des pelouses verdoyantes du château qui domine le lac de Neuchâtel. Entre deux rallyes (Argentine et Grèce), le pilote de l’écurie Citroën participe au siège de la maison Marvin à une séance de design de la montre à son effigie. L’ordre du jour? Déterminer, entre autres, à quel moment lancer la production du nouveau modèle, en rajoutant ou non une huitième étoile de champion du monde sur le cadran…

«Tu le sauras quand?» La question visiblement l’agace un peu. Quand Cécile Maye, la dirigeante de Marvin lui demande quand il saura s’il remporte ou non le championnat 2011, «Seb» se départit quelques secondes de son équanimité chronique. Regard baissé, le champion desserre les dents: «Je n’ai pas beaucoup d’avance au classement, plaide-t-il. Peut-être qu’on restera à sept étoiles.» «On te fait ­confiance», lui répond la dirigeante avec un sourire entendu.

En France pourtant, le septennat n’est plus en vogue. Même les présidents y ont renoncé. Pas l’Alsacien de 37 ans, qui règne en maître depuis 2004 sur le Championnat du monde des rallyes (WRC). S’il remporte une huitième couronne mondiale, il dépassera le maître Michael Schumacher et ses sept titres mondiaux en F1. Du jamais vu dans le monde du sport automobile. Et le champion vient tout juste de signer pour deux années supplémentaires chez Citroën…

«Je préfère l’aspect mat. C’est moins clinquant.» Les yeux rivés sur les différents cadrans que lui propose le designer horloger Sébastien Perret, le pilote égrène ses préférences. Le maître absolu des voies carrossables scrute chaque détail, en évitant les commentaires superflus. Appliqué et taciturne, dans une ambiance pourtant détendue, il se montre introverti. La discrétion qu’il souhaite pour la montre censée lui ressembler est bien celle qu’il affiche au naturel.

(Photo: Eddy Mottaz)

Champion à la suprématie historique courtisé par des sponsors qui lui assurent des revenus annuels chiffrés en millions d’euros, l’Alsacien de naissance est d’abord le passionné que nous avions aperçu (presque) par hasard au milieu de nulle part en janvier 2008. Dans les contreforts du plateau ardéchois, sur la D269, entre Lamastre et Gilhoc-sur-Ormèze: avant le départ d’une spéciale du rallye de Monte Carlo, assis sur le capot de sa C4, son casque posé à côté, le champion discutait avec trois gamins à mobylette aux yeux écarquillés. Loin de toute présence médiatique signalée.

«De l’audace machin… C’est non!» Lorsqu’on lui propose de graver la devise de Danton («De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace») sur la lunette de la montre, Loeb se met debout sur les freins. Audacieux, l’homme l’est pourtant. Titres mondiaux, courses remportées et podiums: les records de ce virtuose affolent toutes les statistiques de la discipline. Il totalise plus de 60 victoires en rallye, soit plus de deux fois celles du Finlandais Markus Grönholm, deuxième meilleur pilote après lui.

Il est aujourd’hui à l’aise sur tous les types de surface, y ­compris ceux qui ont la préférence des Nordiques, la neige et la glace: «Ma surface de prédilection c’est l’asphalte, mais je me sens bien partout, dit-il. Je n’ai jamais vraiment eu de rallye préféré. Ce que j’aime bien dans le rallye c’est que ça change.»

On retiendra cette année sa victoire en Finlande. En gagnant pour la deuxième fois de sa carrière au pays des sapins glacés, écœurant les autochtones en théorie les plus forts sous ces latitudes, Loeb a conforté sa place en tête du championnat. Il est le seul à avoir battu deux fois les Nordiques sur leur terrain. En 2008, son premier exploit au rallye de Finlande lui avait valu le surnom de «Loebinen», un hommage inventé par le pilote de F1 finlandais Heikki Kovalainen.

Pour sa participation aux séances de design Marvin, le rallyman est consulté sur tout et donne son avis avec application. Une méticulosité qui sert aussi son génie du pilotage: il a une lecture innée de la route en fonction du type de surface ainsi que la mémoire du tracé et de la vitesse idéaux après la reconnaissance d’une spéciale. «En rallye, il faut vraiment peaufiner ses notes. Etre très précis et bien se comprendre avec le copilote, ajoute-t-il.»

Ce d’autant plus que le règlement actuel du championnat pénalisait jusqu’à récemment le leader du classement mondial provisoire: forcé d’ouvrir la route à chaque nouveau rallye du calendrier, le pilote de la DS3 s’agaçait régulièrement en voyant ses adversaires – ainsi que son coéquipier Sébastien Ogier – caler leurs temps derrière le sien afin de lui laisser le «privilège» de balayer la route. Le premier à s’élancer sur une spéciale «nettoie» la trajectoire avec sa voiture pour ses adversaires. Un handicap de taille.

«On pourrait graver ma mascotte (un chronomètre qui tient deux revolvers, ndlr) sur le boîtier?» Sébastien Loeb court contre le temps depuis toujours. Déjà à mobylette, sur des rallyes improvisés que seuls des adolescents de province pouvaient baptiser «Grand Prix des Vignes» ou «Spéciale du rond-point». On en sait peu sur sa vie privée. Bras de boxeur visiblement façonnés au cheval-d’arçon et aux barres parallèles, l’ancien quadruple champion d’Alsace de gymnastique au regard d’aigle (14/10e à chaque œil) ne fait pas de zèle dans les interviews.

«Quinze minutes, on devrait y arriver, non?» Difficile, mais c’est pourtant le temps qui nous est imparti, avant que le pilote ne s’envole à nouveau. L’homme ne court pas après les questions. Il se prête en revanche avec simplicité quand la conversation s’éloigne de l’interview formelle. Comme lorsqu’on évoque par exemple… sa passion du pilotage, cette fois à titre privé, en hélicoptère. Seb devient alors intarissable sur cette façon plutôt inhabituelle de se déplacer en Suisse. Et de survoler la route.

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