Témoignage

Ma semaine (plus ou moins) zéro déchet 

Nous avons testé en famille la résistance aux emballages et le retour au fait maison. Un exercice ludique et moins compliqué qu’il n’y paraît

L’idée me trotte dans la tête depuis de nombreux mois. Je la balaie au prétexte que ce n’est pas encore le moment, que mon entourage n’y croit pas une seconde ou qu’il y a «tous ces trucs à finir dans le placard». Elle revient, petite mais entêtée. Me glisse un chiffre par-ci – «chaque année Genève incinère plus de 200 kg de déchets par habitant» –, un commentaire par là – «les biscuits industriels, même bio, c’est quand même pas ce qu’on fait de mieux pour les enfants, sans parler de l’emballage»… Alors soudain, je me dis qu’il faut se lancer, vite, et qu’on fera comme on peut. Mais par où commencer?

J’achète «Famille Zéro Déchet» et «les Zenfants Zéro Déchet», du duo Jérémie Pichon/Bénédicte Moret, imprimés sur papier recyclé avec des encres végétales chez Thierry Souccar. Première étape: se fournir en petits sacs de tissu, wraps recouverts de cire d’abeille (pour remplacer le papier d’alu), coquillettes, riz et autres lentilles en vrac. Deuxième: se débarrasser de ses multiples produits d’entretien (mais pourquoi ai-je trois flacons de nettoie-vitres?) et en fabriquer de nouveaux à base de savon noir, vinaigre blanc et bicarbonate de soude. Troisième: ne surtout pas se projeter dans les détails du quotidien et tous ces gestes anodins et répétés produisant autant de rebuts, recyclables ou non.

Lundi

Je sors ma poubelle, gonflée à bloc – elle et moi – avec une solennité toute théâtrale. On dirait un pré-ado déchirant sa carte de ludothèque ou une femme enceinte fumant sa dernière clope. Le sac noir est rempli d’emballages divers et plastifiés: pots de yoghourts, barquettes de tomates cerise, sachets de salade… J’ai honte et je jure de faire mieux. Arrivée à la gare, je regarde mon vendeur de thé à emporter d’un air contrit. Je n’ai pas pris le temps d’acheter une tasse-thermos.

Le bureau est semé d’embûches. Il n’y a que du papier pour s’essuyer les mains aux toilettes; tant pis pour mon jean. J’ai besoin d’imprimer mes articles pour mieux en débusquer les fautes. Le thé est en sachet, le café en capsules. Heureusement à midi, je pique-nique avec des restes de la veille.

Retour à la gare, où l’on me fournit un pain tout nu avec un sourire encourageant. A la maison, souper aux légumes, ce qui ne change pas des habitudes. Le dentifrice en pot, en revanche, déplaît fortement à la petite, qui réclame son tube «avec la souris».

Une fois les enfants couchées, je me lance dans la fabrication de yoghourts à la cocotte-minute. Facile.

Bilan de cette première journée: un pansement que ma fille doit porter sur l’œil chaque matin pour des raisons ophtalmologiques, l’emballage d’un cadeau et le pot d’un yoghourt qui a servi à faire les yoghourts (non recyclables).

Mardi

L’aînée, qui ne petit-déjeune que de yoghourts au mocca parsemés de flocons d’avoine, n’apprécie pas ma production maison. Je tente: la consistance est liquide mais le goût honorable. Très motivée par le zéro déchet, ma fille accepte de troquer son muesli contre une tartine.

Je file dans l’épicerie en vrac du quartier pour acheter du lait. Il n’y en a pas, «à cause de la législation», m’indique la gérante. On me renvoie à un producteur de Saint-Genis-Pouilly. Pas le temps. Je cours chez ma fromagère, qui me fait la même réponse mais s’empresse de déposer chèvres et gruyères dans mes petites boîtes. «J’ai l’habitude des jeunes qui viennent avec leurs récipients. Je dois toujours lutter contre l’envie de prendre une feuille pour les servir et bien me laver les mains car je touche souvent de l’argent», énonce-t-elle avec un large sourire.

A la boucherie, c’est plus compliqué. Je commande quatre steaks hachés et tends un nouveau Tupperware. Trop petit. Lorsque je suggère à l’artisan de «tasser un peu», il me fusille du regard, pose délicatement deux morceaux dans la boîte et enroule les deux autres dans un carré de plastique. Je le supplie de ne pas ajouter quoi que ce soit à cela. Il enfourne la chose dans un sac en plastique qu’il agrafe rageusement avant d’y coller une étiquette. Puis me tend le tout avec un rictus ravi.

Il n’y a pas de marché à proximité de mon bureau et j’étais à un mariage ce week-end, incapable d’anticiper les courses. Je me rends à la Coop, où je colle directement les étiquettes sur les fruits et légumes, sans passer par la case sachets. Pas de remarque à la caisse. Gardez le ticket, merci.

Bilan: les emballages du boucher et les étiquettes du supermarché (non recyclables), le pansement (non recyclable).

Mercredi

Pendant que je me lave les cheveux avec un shampoing en forme de cannelé, mon mari part à la chasse dans la meilleure pâtisserie des environs. Bon élève, il emporte des sacs en tissu mais revient penaud avec une boîte en carton parce qu’il n’avait pas pensé à la tarte au citron.

Mes cheveux, eux, se démêlent plus facilement encore qu’à l’habitude et paraissent tout à fait propres.

Avec les enfants, nous enchaînons l’atelier cookies-recyclage des lapins de Pâques avec celui de la pâte à modeler maison. C’est facile, ultrarapide et le résultat est pleinement convaincant.

Après un pesto à l’ail des ours cueilli en famille, je pars à Berne pour tester un fitness écolo. Joie de presser le colza à la force des mollets. Le concepteur des lieux vend huile et farine emballées par des personnes en réinsertion mais réfléchit à installer des distributeurs de vrac. Je dois prendre un bus rapidement et ne possède pas l’application des transports bernois; zut, j’achète un billet au distributeur. Pendant ce temps, mes chers et tendres dînent au restaurant afin de ne pas risquer un déchet dans notre poubelle. J’ai pensé à emporter une lingette démaquillante en coton.

Bilan: le carton de la pâtisserie, une bière pour mon mari, un ticket de bus (recyclables), le pansement (non recyclable).

Jeudi

Toujours pas acheté de tasse-thermos, je renonce à mon thé de pendulaire avec mauvaise humeur. A midi, je n’ai pas le temps d’une pause au restaurant mais venant de Berne et non de la maison, je n’ai pas mon tupperware-crudités. La cafétéria du bureau en regorge, bizarrement oubliés par des collègues. Il y en a de toutes les couleurs et de toutes les formes. Je monte dans un petit bar situé à deux pas et très porté sur la vie saine. Salades et pain sont déposés dans mes récipients, en même temps que l’on me vante les mérites de reCIRCLE, un système de récipients réutilisables destinés aux restaurateurs de nourriture à emporter. Ma tasse thermos est là, parme et bien moins chère que les modèles du commerce. Je me sens comprise et soutenue.

Le soir, petit tour au marché des Grottes pour un approvisionnement improvisé en légumes. Heureusement, j’ai gardé un sac en tissu avec moi. Arrivée tardive à la maison; le temps de cuisson des légumes pour accompagner l’omelette nous fait souper un peu tard. Jusque-là, je m’autorisais un joker par semaine, pour le soir le plus speed, du genre paquet de spätzli ou raviolis chinois. J’ai conscience de charger la barque d’un quotidien déjà très plein.

Bilan: le pot de yoghourt au mocca auquel ma fille refuse de renoncer tant que je n’ai pas la recette parfaite, le pansement, une bouteille de lait, un sachet de thé au bureau (non recyclables).

Vendredi

En prenant mon petit déjeuner, j’écoute une émission de radio sur les dentifrices. Où il est dit que les pâtes bio «sont bonnes pour la nature mais pas forcément pour les dents», la faute au manque de fluor.

Mon mari ramène un poulet grillé, merveilleusement doré dans sa gigantesque cage de plastique.

Après l’école, nous participons à un atelier de fabrication de bâtons du diable avec des chambres à air, grâce à la génialissime et indispensable association genevoise Préanbulle. C’est toujours ça de gagné; la plupart des jouets sont un désastre en termes d’emballage, de durée de vie et d’impact sur l’environnement – c’est loin, la Chine. Une amie me donne les vêtements trop petits de sa fille pour les deux miennes. Même réflexion.

Pour le reste, RAS, la machine commence à tourner.

Bilan: la boîte du poulet, le pansement, le pot de yoghourt au mocca et une voiture en plastique cassée (non recyclables).

Samedi

Je découvre un autre boucher à deux pas de chez moi. Il remplit mes boîtes de viande et d’œufs sans rechigner et offre des chocolats à mes filles. Ils sont emballés mais évidemment, je n’ose rien dire. La plupart des commerçants sont curieux de la démarche et encourageants; cela permet de nouer de belles discussions. Une amie vient déjeuner à la maison, avec une brioche à la praline, elle aussi emmaillotée.

Bilan: le pot de yoghourt au mocca, le papier et le ruban de la brioche (non recyclables). Oublié le pansement.

Dimanche

Je reçois des fleurs pour la Fête des mères et des dizaines de dessins. Ma sœur apporte des myrtilles en barquettes à la maison. Nous partons cueillir des asperges sauvages pour compenser.

Bilan: le pot de yoghourt au mocca, l’emballage des fleurs et des myrtilles (non recyclables).

Au final, la poubelle noire est deux à trois fois plus légère que d’habitude. Le compost déborde. Je n’ai quasiment pas jeté de verre, aucune boîte en aluminium ni récipient en PET. Ma pile de journaux aligne toujours gros titres et mauvaises nouvelles. Je suis très loin de la papesse du mouvement Bea Johnson et de son bocal annuel de déchets, mais je trouve ces débuts prometteurs.

Avec un peu d’organisation, une famille solidaire et les bons commerçants à proximité, la tâche n’est pas si compliquée. Financièrement, l’épicerie en vrac est plus chère que la superette mais le marché reste concurrentiel, comme le boucher ou le fromager du quartier. Et on économise sur les produits d’entretien, les biscuits, compotes et autres denrées maison bien meilleures pour la santé. Je ne suis pas encore prête à fabriquer mon rouge à lèvres ni à renoncer à m’acheter des vêtements et des chaussures neuves, mais si j’éradique la totalité ou presque des déchets non compostables de ma cuisine et de mes pique-niques, le changement sera déjà conséquent. La stratégie du colibri.


 

Pour se documenter

– «Famille Zéro Déchet» et «les Zenfants Zéro Déchet», de Jérémie Pichon et Bénédicte Moret, Editions Thierry Souccar, 2015 et 2016.

– Zéro déchet, Bea Johnson, Les Arènes, 2013.

www.zerowasteswitzerland.ch

Pour se fournir

– Nature en vrac à Genève, place des Grottes.

– La Brouette à Lausanne, av. d’Echallens.

– Atout Vrac, à Fribourg, Grand-Rue.

– Chez Mamie, à Sion, Lausanne, Monthey, Martigny, Payerne, Corcelles, Bienne, au Châble et à Zurich.

– www.lamazuna.com, pour les cosmétiques.

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