Qu’est-ce que «la maison» signifie à un âge où l’idée de s’émanciper du giron familial commence à poindre? Quelle est l’échelle du «chez-soi» lorsque l’enfance s’achève et que l’horizon n’en finit pas de s’élargir – celle de l’immeuble, du quartier, de la ville? De ces questions, le projet pédagogique WohnRaum a fait autant de tremplins pour amorcer la curiosité d’élèves du secondaire, âgés de 14 à 16 ans, sur ce qui est et sera leur cadre de vie. Constitué de six cahiers thématiques, cet outil d’enseignement propose une multitude d’exercices à mener en groupe, en classe, dehors et dans son imaginaire, en cours de français, d’allemand ou de mathématiques.

Publié en allemand en octobre dernier, ce concept ambitieux en est à ses débuts dans les écoles d’outre-Sarine, où il sera diffusé cette année par Schulverlag, un éditeur spécialisé dans les manuels scolaires. L’Office fédéral du logement a participé à son financement et l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich a abrité ses premiers balbutiements. Reste le plus difficile: le faire vivre auprès d’un public a priori peu tenté par les thèmes de l’urbanisation, de l’utilisation du sol ou de l’évolution de l’habitat… C’est pourtant cette génération qui héritera d’un territoire densément construit, où le sentiment d’être toujours plus à l’étroit interpelle de Genève à Saint-Gall aujourd’hui déjà (lire LT du 22 janvier 2011). L’espoir de changer les comportements vers une utilisation plus rationnelle et collective de cet espace à vivre qu’est la Suisse sous-tend d’ailleurs de bout en bout le projet WohnRaum.

Comment les auteurs, Petri Zimmermann-de Jager, architecte à Aarau et Gerhard Weber, enseignant, s’y sont-ils pris? En partant de l’intime, du banal, du tout proche, pour peu à peu élargir le champ. Ainsi du cahier intitulé «Du foyer à la cuisine intégrée», qui ausculte le bien-être domestique d’hier et d’aujourd’hui. En guise d’impulsion de départ, le portrait littéraire d’une cuisine tout inox, sous la plume de Martin Suter, où les talents du «cuistot» se résument à la maîtrise du frigo high-tech et du micro-ondes. S’ensuivent un rappel des faits en quelques chiffres: 32% de l’énergie consommée en Suisse l’est par les ménages, soit la plus grosse part du gâteau; ou encore, le Suisse a doublé sa consommation d’eau entre 1900 et 2000. Puis, surtout, des pistes pour expérimenter ces données en vrai, dans le cadre scolaire. Par exemple: organiser un repas pour toute la classe hors les murs, en pleine nature ou dans un parc, au feu de bois, servi dans une vaisselle fabriquée en cours de travaux manuels. Ou encore faire la maquette critique de sa propre cuisine, en comparer les avantages et inconvénients par rapport à celles d’autres époques.

Décodage du marché immobilier

Plus scolaire, un autre cahier prend le marché immobilier à bras-le-corps: comment chercher un appartement pour un groupe constitué au sein de la classe? D’abord en imaginant un scénario autour des futurs colocataires. Nombre, aspirations, exigences, habitudes de vie. En cours de dessin, on trace le plan idéal – six personnes = six chambres? –; en mathématiques, on évalue la part des revenus qui peut être allouée au logement et on adapte le scénario idéal à la réalité des moyens et du marché. En français, on décrypte les offres de logements vacants et on rédige sa propre annonce.

Sous le titre «Autres manières d’habiter», des reportages sur l’habitat dans le quartier des élèves sont proposés, des enquêtes sur les différents modes de vivre ici et ailleurs: en 4-pièces HLM, en villa ou en roulotte, sur terre ou sur l’eau, en famille recomposée ou en solo… Peu à peu, on s’éloigne du particulier pour rejoindre des thématiques plus larges: «La Suisse est-elle une ville?», «De quelle surface avons-nous besoin pour vivre?» Partant d’un modèle d’habitat économisant l’espace – la coopérative de Halen des architectes de l’Atelier 5 qui reprend, cinq cents ans plus tard, la même structure d’habitat mitoyen que celle de la vieille ville de Berne – les auteurs interrogent sur la croissance du nombre de m² par habitant: pourquoi a-t-il passé de 34 m² en 1980 à 44 m² en l’an 2000? Comparaison de cartes de cités devenues agglomérations (géographie), interviews des grands-parents sur ce qu’était le cadre de vie de leur jeunesse (allemand, histoire), représentations de la perception de son environnement sous forme de carte mentale: peu à peu, les grands enjeux territoriaux émergent de ce tissu familier, dans leur complexité mais aussi dans leur proximité.

La rue, royaume des ados

Des tests en classe ont été menés lors de l’élaboration du projet WohnRaum par l’auteur-enseignant, qui en a utilisé la matière pour illustrer les cahiers parus en octobre. Il reste encore à Gerhard Weber à séduire ses collègues enseignants, car de la motivation de ceux-ci dépendra le succès de la démarche. Et peut-être aussi à équilibrer l’approche systématique des thèmes par le construit, qui laisse peu de place à l’espace public pourtant cher aux adolescents. Grands utilisateurs de parcs, cours et rues, ils les investissent comme autant de territoires de liberté, loin de l’institution scolaire et familiale. A cet égard, le «dehors» fait l’objet d’un cahier moins convaincant, où il est plus question de jardin à bâtir, de plantes à nommer et de mobilier à inventorier que de vrais lieux à investir. Mais le projet a le mérite de vouloir emmener des classes entières visiter le grand chantier de l’urbanisation de la Suisse. Cela vaudrait bien une traduction dans les autres langues nationales.

WohnRaum, par Petri Zimmermann-de Jager et Gerhard Weber, Editions Schulverlag.