édito

Sereine délectation

«Celui qui, sans trahir les matériaux ni les programmes modernes, aurait produit une œuvre qui semblerait avoir toujours existé, qui, en un mot, serait banale, je dis, celui-là pourrait se tenir pour satisfait.»

«Celui qui, sans trahir les matériaux ni les programmes modernes, aurait produit une œuvre qui semblerait avoir toujours existé, qui, en un mot, serait banale, je dis, celui-là pourrait se tenir pour satisfait. Car le but de l’art n’est pas de nous étonner ni de nous émouvoir. L’étonnement, l’émotion sont des chocs sans durée, des sentiments contingents, anecdotiques. L’ultime but de l’art est de nous conduire dialectiquement de satisfaction en satisfaction, par-delà l’admiration, jusqu’à la sereine délectation.»

Le Nouveau Testament? Certes, le ton est biblique. Mais non. Il ne s’agit pas non plus de l’aphorisme d’un prophète de cocktail, débité lors d’un vernissage en vue. Cette belle définition de l’art en architecture nous vient d’une autre bible: la Contribution à une théorie de l’architecture d’Auguste Perret, l’architecte français (1874-1954) qui fut l’un des premiers artistes du béton armé.

Puisse ce numéro, au-delà des chocs esthétiques et émotionnels, nous conduire sur la voie de la sereine délectation. Dans le futur, dépassera-t-on le stade de l’admiration pour la superlative Fondation Louis Vuitton construite par Frank Gehry? S’affranchira-t-on de l’émotion indiscutable que procurent les œuvres de Tadao Ando? Reléguerons-nous au second plan l’étonnement que suscite la plupart du temps le travail des designers?

Serein, on l’est en tout cas face au passé. A Brno notamment, en République tchèque, lorsque l’on visite la villa Tugendhat, le chef-d’œuvre fonctionnaliste de Mies van der Rohe, qui date de 1930. Une œuvre géniale qui semble avoir toujours existé, qui en finit par paraître banale. Comme si la définition d’Auguste Perret en avait été directement inspirée.

La sereine délectation. C’est toujours le sentiment qui nous étreint quand on pénètre en Ecosse dans le «Mackintosh Building». En 1909, Charles Rennie Mackintosh signait avec la Glasgow School of Art (GSoA) une autre icône de l’architecture contemporaine. Un travail magistral sur l’espace et la lumière, qui a entre autres inspiré Steven Holl.

Ce dernier vient de livrer le «Reid Building», une annexe à la GSoA de Mackintosh, qui dégage elle aussi un sentiment, au-delà de l’admiration béate. Sans doute car l’architecte américain a su trouver cet «équilibre entre l’intensité et l’intimité», dont il parle. «La clé en architecture, c’est ce que j’appelle «l’haptique» (du grec «je touche», soit la science du toucher, ndlr). La géométrie globale, l’ensemble conceptuel se mesurent au final à ce que l’on ressent à l’échelle de la main. Les détails, les matériaux, comme quand vous touchez une poignée de porte ou une rampe d’escalier.»

La sereine délectation, là, au bout de la main.

Publicité