Fifi Brindacier, vous l’aimiez? Moi pas, pas quand j’étais petit, quand j’essayais tant bien que mâle de coller aux codes de la virilité alpha qu’on tentait de m’inculquer – je vous parle d’un temps que les gens de 50 ans ne peuvent pas connaître. Cette Fifi Brindacier se disait une fille, elle en portait d’ailleurs la panoplie, mais version trash, comme on dirait aujourd’hui (bas troués et robe sac à patates, silhouette surmontée de deux couettes aussi dissymétriques qu’un périspomène éthylique). Fifi était plus forte que les garçons, elle vénérait son papa pourtant très vulgaire, elle ridiculisait les figures d’autorité de son village mais, et c’était le plus troublant, elle était la plus brillante à l’école et révélait, en dormant, un sourire d’ange délicat. Bref, elle n’entrait pas dans les cases de mon éducation bipolaire des années 1960: filles vs garçons, bien vs mal, beau vs laid et, surtout, recommandable vs dangereux.

Serena Williams, c’est, à bien des égards, notre Fifi Brindacier version 2018. Elevée par son cabossé de père pour être un pitbull du tennis, une tueuse d’adversaires au mental aussi inoxydable que sa musculature. Noire dans un sport tellement dominé par les Blancs que même les tenues s’y doivent d’être pâles. Militante, enfin à son échelle, réclamant l’égalité des gains entre hommes et femmes et évoquant souvent le racisme, dans un circuit où personne n’ose remettre en cause un star-système qui vous a fait riche et qui est prompt à éjecter quiconque contesterait sa logique de classes.

Serena ne porte pas à bout de bras son cheval prénommé Oncle Alfred, elle ne vit pas avec un singe baptisé Monsieur Dupont, elle n’élève pas un perroquet qui dit «Grosse pastèque». Mais elle vanne ses adversaires, moule ses formes généreuses dans des tenues qui feraient rougir Beyoncé, collectionne les sacs à main bling-bling, pose de façon aguicheuse dans les magazines et a, un temps, collectionné les amants pas tous très recommandables. Sans compter un palmarès d’acier: 39 victoires au moins en Grand Chelem, 4 médailles olympiques, et une grande sœur, Venus, qui semblait la condamner, elle la cadette, à rester dans son ombre. Fifi, tu as trouvé plus forte que toi.

Et pourtant, comme Fifi, le plus intéressant, dans la figure publique de Serena, c’est la façon dont elle met en scène sa fragilité, ses supposées tendresses. Ses tenues où elle surjoue une féminité aux antipodes de celle qui est vantée par les magazines où elle rêve de poser. La combinaison moulante noire qui lui a valu les foudres de la hiérarchie de Roland-Garros, cette année, et dont elle était fière parce qu’elle évoquait le film Black Panther. L’incroyable tutu noir porté avec un body lui dénudant une épaule qu’elle arborait à l’US Open et qui donnait, à son corps de panzer, des velléités bien vaines d’avoir des grâces de petite fille. La mise en images de son mariage récent avec Alexis Ohanian, le gourou du web et fondateur de la plateforme d’information globale Reddit.com. Les photos qu’elle a postées de sa petite fille Alexis Jr.

Derrière le look et les tenues de Serena, il y a désormais la main du designer Virgil Abloh, dont la marque mi-sport mi-couture Off-White a été, en 2018, la plus populaire des recherches sur le Net. Et qui transforme tout ce qu’il touche en or. Et qui sait mieux que personne, dans le domaine du lifestyle aujourd’hui, anticiper et cristalliser les goûts du grand public.

Et si Serena était en passe de réussir mieux que tous les grands chelems du monde: passer du statut de vilain petit canard à celui d’icône? Et si, dans la galaxie de notre star-système, le temps des Fifi Brindacier aux super-pouvoirs de super-héros mâle et au sourire de jeune fille, était, enfin, reconnu?


Slash/Flash précédents: 
Cynthia Nixon/Daphné
Carla Bruni/Le Sphinx