En septembre 2019, sur la scène des Emmy Awards, l’équivalent des Oscars de la télévision, Billy Porter déboulait en bondissant, smoking étincelant, afin de recevoir le Prix du meilleur acteur dans une série dramatique pour son interprétation dans Pose, diffusée sur Netflix. Lui, l’ex-enfant tabassé par son père qui l’obligeait à regarder des magazines pornos pour en faire «un vrai mec», devenait le premier acteur noir ouvertement homosexuel à obtenir le prix. Avec un vibrant discours: «Je suis si bouleversé et heureux d’avoir pu vivre assez longtemps pour voir ce jour. James Baldwin a dit: «Il m’a fallu des années durant lesquelles j’ai régurgité toutes les horreurs qu’on disait de moi, en y croyant à moitié, avant de pouvoir marcher sur cette terre avec le sentiment d’avoir le droit d’être là.» J’ai le droit. Vous avez le droit. Nous avons tous le droit.» Derrière son triomphe, une équipe également inédite… Car si Pose plonge la fiction dans l'univers du voguing, danse iconique de la communauté gay, en pleine tragédie du sida, elle bat le record du nombre d’acteurs transgenres dans une série, et offre une vraie diversité dans la salle d’écriture: du scénariste/réalisateur/producteur américain Ryan Murphy, nouveau roi de Netflix avec un contrat de 300 millions de dollars pour écrire les séries de son choix, et homoparent dans la vie, à la scénariste Janet Mock, femme transgenre afro-américaine à qui la plateforme a aussi proposé un pont d’or. Le monde des séries s’ouvre enfin, après des décennies d’une vision monolithique de la société.

Elles s’appellent Dear White People, Sex Education, I May Destroy You, Hollywood, Unbelievable, sans compter des dizaines d’autres, elles sont souvent anglo-saxonnes, ne racontent jamais la même histoire, mais ont pour point commun de séduire des audiences larges, tout en véhiculant ce que les Américains surnomment la culture woke: une conscience «éveillée» aux injustices pesant sur diverses catégories de la population. A l’instar de The Politician, énième création Murphy, et satire abrasive de la politique, dont l’aspiration woke est synthétisée en une réplique par l’une des héroïnes, candidate sur un campus: «Il y a deux générations, il était inconcevable que je sois là car je suis Noire. Il y a une génération, c’était toujours inconcevable car je suis homosexuelle. Pour moi, il s’agit de l’histoire. Gagner cette élection serait historique. Cela ferait vibrer ceux qui, comme moi, n’ont pas l’habitude d’être en position de force.» Presque une définition de ces nouveaux héros que l’on peut désormais voir évoluer dans les séries… «Les personnages incarnant des identités minoritaires ne sont plus toujours là pour mettre en valeur un héros de la normalité, et la diversité n’est plus nécessairement représentée comme marginale ou problématique, observe Sébastien Chauvin, sociologue du genre à l’Université de Lausanne. Mais c’est aussi le fruit du marketing, on s’adresse aujourd’hui prioritairement à la nouvelle génération des 20-30 ans, en leur proposant des mondes dans lesquels ils souhaitent se projeter, et les scénaristes créent des séries en sympathie avec ce public.»

Résistance active

Car cette révolution sérielle suit d’abord celle des supports de diffusion, comme le rappelle Hélène Breda, maître de conférences en sciences de l’information et spécialiste de la représentation des identités culturelles à l’écran: «Les séries qui passaient sur les grands networks américains, ou ailleurs, étaient les plus consensuelles possible, car elles étaient financées par les annonceurs. L’avènement du câble, financé par les abonnés, dans les années 1990, a permis de développer des séries pour plus de publics, avec une meilleure représentation des homosexuels à travers une série comme Six Feet Under, ou de la sexualité féminine avec Sex and the City, par exemple. Désormais, les plateformes de pay-per-view du type Netflix ou Amazon Prime donnent la possibilité d’accéder encore mieux à la demande de certaines franges du public, en termes de représentations. Ces changements de modèle économique ont permis la diversification des narrations.»

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Le documentaire Visible: Out on Television, sorti en début d’année, raconte ainsi l’évolution de la représentation des personnes LGBT+ sur le petit écran, de l’exclusion à la caricature et à la normalité. «La télévision est si puissante qu’elle peut amener à elle seule des changements. Je pense et j’espère que nous avons atteint un point où la télévision joue le rôle de résistance active», confiait récemment Ryan White, le réalisateur. C’est même en regardant Will and Grace, diffusé en 1998, que Joe Biden, candidat à la présidentielle américaine, raconte avoir compris la nécessité du mariage homosexuel, alors que le premier baiser entre hommes dans une série grand public (Dawson’s Creek) date de 2000, et le premier baiser lesbien de 2001 (Buffy contre les vampires).

La révolution devrait se poursuivre: la BBC notamment vient d’annoncer investir 100 millions de livres pour produire «un contenu plus diversifié et inclusif». Et le changement se mesure jusque dans les séries soap quotidiennes, à l’instar de Plus belle la vie ou Demain nous appartient, dont les histoires s’ouvrent aux personnages LGBTQ+. «Regardées par un public plus âgé, ces séries s’inscrivent aussi dans une certaine dynamique de pédagogie sociale, notamment d’éducation à la diversité», note Sébastien Chauvin. Et tandis que sur les réseaux sociaux, deux camps polarisés s’échauffent face à la société qui va de l’avant, le monde des séries embarque le spectateur loin du brouhaha, en lui racontant seulement des belles histoires, dans un exercice de pédagogie presque idéal. «C’est un vrai support de banalisation pour des profils autrefois marginalisés. Loin de produire de l’homogénéité, la banalisation laisse plus d’espace pour donner à voir, pour une même catégorie de personnes, une pluralité d’expériences au-delà d’un seul cliché», poursuit le sociologue.

Cette pluralité d’expériences concerne aussi la représentation des femmes, comme le note Hélène Breda: «Les séries ont longtemps contribué à naturaliser les femmes dans le rôle d’attention aux autres, mais les personnages se diversifient. Elles ne sont plus forcément dirigées par des quêtes amoureuses. Et cette possibilité d’explorer des psychologies variées est aussi le fruit de séries chorales, qui permettent d’entrecroiser des trajectoires très diverses.»

Accélérateurs de réflexion

A la RTS, on a démarré le tournage de Sacha, série romancée sur Nicole Castioni, passée par la drogue et la prostitution avant le droit, la politique et la magistrature. «Je pense que c’est une série solide dans les thématiques qu’elle approche en termes de débats de société, sur la prostitution, le rapport à l’image, l’utilisation du corps des femmes, en racontant la trajectoire spécifique d’un personnage», commente Françoise Mayor, cheffe de l’unité fiction de la RTS. Pour elle aussi, le pouvoir performatif des séries est indéniable: «Lise Payette, ex-ministre de la Condition féminine au Québec et scénariste de talent pour Radio Canada, a souvent dit qu’elle avait l’impression d’avoir fait plus de travail politique avec la fiction qu’avec des décrets pas toujours appliqués. Car tout passe par les émotions dans les séries, et elles nous plongent dans des milieux auxquels nous n’aurions pas forcément accès, en agissant comme des accélérateurs de réflexion.»

Elle-même est sensible à la diversité: «Nous sommes une petite télé généraliste, et l’on doit prendre soin de toucher notre public, plutôt féminin, au-dessus de 50 ans, et je ne me vois pas imposer telle ou telle cause aux producteurs et scénaristes. Mais je suis touchée quand je rencontre des auteurs avec un regard neuf. Nous avons ainsi une série en développement sur le polyamour, écrite par des femmes trentenaires. Il y a tellement de réalités différentes qui gagnent à être connues, vues et partagées.»

Sur le petit écran américain a longtemps sévi un «television code», ersatz du code Hays réglementant les représentations sexuelles au cinéma, pour dicter les «bonnes mœurs» de la lucarne, avant sa disparition en 1983. Mais on s’intéressait peu au traitement des artistes en coulisses… Aujourd’hui c’est l’inverse, à l’exemple de Sex Education, qui aborde les émois post-adolescents en parlant cru, tout en soignant ceux qui l’incarnent. «Ils ont recruté une coach d’intimité pour aider les acteurs à se sentir à l’aise durant les scènes de sexe, raconte la journaliste séries Delphine Rivet. Et c’est important de savoir que ces scènes ont été réalisées dans de bonnes conditions, même si l’on ne voit pas la différence à l’écran, d’autant que les interprètes sont jeunes. Le message de Sex Education étant le consentement à chaque étape d’une relation, j’aime savoir qu’il est précédé d’effet.» Ça aussi c’est woke.

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