haute couture

Serkan Cura, oiseau rare

C’était son deuxième défilé haute couture et ses créations sont un enchantement. Sa matière de prédilection: la plume, qu’il collectionne depuis l’âge de 13 ans. Rencontre

Serkan Cura. Il faut retenir ce nom-là. Ce jeune couturier belge d’origine turque a fait ses gammes chez Jean Paul Gaultier, dans la corseterie. Pas étonnant que ses bustiers soient sublimes. Outre les formes, qu’il module à son gré, resserre ici et relâche là, il détient dans ses mains le pouvoir de transformer une matière en une autre. Grâce à des techniques particulières, la plume devient fourrure. En tout cas, elle en prend l’aspect. Il crée aussi des tissus de plumes. Certains ressemblent à une chevelure qui aurait été dégradée par un coiffeur. Pour arriver à ce résultat, il a fallu que la plume soit déchirée, tissée tous les centimètres, c’est fou…

Dans ce monde de la mode, si prompt à manier le cynisme au quotidien, rencontrer un tendre qui s’émerveille devant les papillons et le vol des paons blancs, et qui choisit son équipe selon un critère insolite – la gentillesse – cela fait un bien fou!

Le Temps: Que vouliez-vous montrer avec cette deuxième collection?

Serkan Cura: Ma première collection de sept pièces, je l’avais faite pour me lancer, pour voir ce que cela donnerait. C’était un début. Ma deuxième collection est un suivi de la première. Pour l’été j’avais travaillé le vaporeux, les aigrettes. Pour l’hiver, j’ai essayé d’imiter la fourrure, mais avec des plumes.

Mais alors, cette veste bustier qui ressemble à de la fourrure de singe (photo), elle a été fabriquée en quelle matière?

Tout le monde a cru que c’était de la fourrure, mais c’est de la plume de paon qui a été brûlée, puis teinte. Je voulais recréer l’aspect de la fourrure, en utilisant toutes sortes de techniques, et sans me retrouver confronté aux organisations de défense des animaux.

Qui l’a réalisée?

C’est moi!

Vous ne travaillez pas avec un plumassier?

Je travaille aussi avec un plumassier, mais les derniers qui subsistent veulent utiliser leur propre matière première. Or comme j’ai pu racheter un stock, je peux me permettre de faire toutes les expériences que je veux, tous les échantillonnages, avec toutes les plumes. Sur une veste grise en héron cendré, j’ai utilisé la technique du «piquet». J’ai réalisé plein de petits piquets avec les plumes, je les ai posées dans le vêtement et cela donne un effet en trois dimensions. On dirait du renard argenté.

Où vous procurez-vous les plumes?

Dans des élevages spécifiques. Mais je dois attendre longtemps car il faut qu’elles soient tombées avant de pouvoir les récupérer. Je ne veux pas blesser d’animaux alors j’attends les mues. Pour les aras, c’est très long. Mais leurs plumes permettent de créer des effets hallucinants.

Pourtant il existe des variétés que l’on ne peut plus commercialiser

Un plumassier a fermé ses portes il y a deux ans. Il a vendu tout son beau stock de plumes d’oiseaux de paradis, d’aigrette, de héron. Cela m’a fait mal au cœur. J’allais là-bas depuis mes 13 ans. Je venais avec mes économies, j’achetais des plumes d’oiseaux de paradis, et je repartais en Belgique avec mon précieux paquet. Je travaillais chez Gaultier quand j’ai entendu parler de la fermeture. J’ai fait tout mon possible pour racheter une partie de ce stock. Je travaille désormais avec ce que j’ai, comme je peux. Je redémonte aussi mes anciennes pièces si j’ai absolument besoin de matière première.

Votre mariée, avec son bustier pur, porte un collier d’épines et semble emprisonnée sous son voile. C’est votre vision du mariage?

(Rires.) C’est tellement beau, un mariage! Et, en même temps, c’est comme si l’on était emprisonné dans l’amour. Mais cela reste très poétique. Je ne ferais jamais une chose qui ne correspondrait pas à mon monde…

De quoi est-il fait votre monde?

La nature. Là, je vais partir en Afrique du Sud me ressourcer. Je vais aller dans les parcs. Je veux tout voir, les matières, les textures. Ça me donne tellement de force. Et, en même temps, j’en profite pour acheter des plumes d’autruche. Là-bas, elles sont de très belle qualité. Je visite tous les zoos possibles car bientôt on ne pourra plus voir certains animaux en liberté…

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