Le soir tombé, lorsque les convives en sont au thé ou au café, il sort et longe le lac. Dans ses poches, des petits bouts de papier. Papillons de nuit sur lesquels sont griffonnés des mots en persan. Il les défroisse, chuchote. Ça parle d’épines que l’amour émousse et mue en fleurs, du cœur qui vaut mieux que la parole pour exprimer un sentiment. Shahriar Gharibi est un poète. Ils sont sans doute peu à le savoir. Il est avant tout connu pour être le propriétaire de cette bâtisse au style mauresque, très Mille et Une Nuits, à Montreux: le Palais Oriental, célèbre table ouverte en 1988.

Des rives de la Caspienne à celles du Léman en passant par Paris

Il nous entraîne dans son bureau, au premier étage. Sur des étagères, des cadres photos. On le voit lui avec des hôtes prestigieux, venus déguster l’assortiment de mezzés, le biryani au poulet et le délice oriental à la glace aux noix. Il ne souhaite pas que ces célébrités soient ici nommées, en vertu du devoir de discrétion. Dans ce même bureau, des peintures anciennes et des œuvres en calligraphie persane. Il a ouvert une galerie qui jouxte son restaurant. Edite des ouvrages comme celui, monumental, du peintre Nasser Ovissi. «Les artistes sont supérieurs à nous, ils ne sont pas commerçants, pas bavards, ils ne savent pas communiquer mais leur cœur est sensible.»

Shahriar Gharibi dit qu’il est un peu mécène. Enfant, il voulait être médecin. Mais ses parents n’avaient pas les moyens. Onze frères et sœurs, beaucoup de bouches à nourrir. A Hashgin, village au bord de la mer Caspienne, à 300 km environ de Téhéran, sa famille comme beaucoup d’autres travaillait pour le producteur de caviar Shilat. Il ignorait alors qu’un jour cela lui servirait. Le petit Shahriar est très bon élève mais l’université ne lui est pas accessible, faute d’argent. Il monte à Téhéran, travaille dans un hôtel «pour parler l’anglais». Son patron lui suggère d’entrer à l’école hôtelière. L’Etat prend en charge ce type d’études et loge les élèves. «A cette époque, l’Iran était peuplé de 35 millions d’habitants et quatre millions d’Occidentaux avaient été envoyés pour bâtir des routes, des hôpitaux, des écoles. Restaurants et hôtels manquaient, l’Etat a investi dans ce secteur». Diplôme en poche, Shahriar est chargé de la gestion d’un hôtel public situé dans un domaine skiable non loin de la capitale. C’est là qu’il rencontre Thérèse, une Suisse alémanique en poste à l’ambassade. Coup de foudre.

En 1979, la Révolution iranienne chamboule tout. Thérèse est mutée à Paris. Shahriar la suit, travaille à la Maison d’Iran, sur l’avenue des Champs-Elysées: il s’occupe de la promotion du caviar et de sa commercialisation. A 28 ans, à Paris, il découvre le luxe, côtoie des clients dont il ignore encore la notoriété comme Christina Onassis, Jean-Paul Belmondo et Régine. Lorsque Thérèse est rappelée en Suisse en 1983, il s’inscrit à la Faculté des lettres à Fribourg par amour de la littérature et pour apprendre le français et l’allemand.

En 1987, à Montreux, quai Ansermet, il voit cette grande maison fastueuse mais vide et décatie. Elle appartient à un couple franco-algérien. Il obtient un bail de location, le droit d’y faire quelques travaux et aménagements, file en cuisine et ouvre un restaurant (il en deviendra officiellement le propriétaire en 1995). Trente ans plus tard, 30 salariés y travaillent et il sert jusqu’à 600 couverts par jour l’été. Avec des prix pour tout le monde. Les spécialités proposées sont issues de la gastronomie persane, libanaise et marocaine. Il dit devoir tout cela à sa famille: «Je suis fier de mes parents, qui nous ont inculqué la notion de travail.» Il rend aussi hommage à son épouse Thérèse et à son frère Vadoud, qui œuvrent à ses côtés: «Ils sont mes ailes, sans eux je ne peux pas voler.»

Le caviar et la culture

Au fil des ans, sur les rives du Léman, il a façonné une sorte de Maison d’Iran en Suisse. Il vend aujourd’hui sur toute la Suisse du caviar à une clientèle privée, aux hôtels, restaurants et compagnies aériennes. Il en est aussi l’importateur officiel agréé par la Confédération. A côté de son restaurant, il a aménagé un laboratoire pour le conditionnement de caviar ainsi qu’une boutique pour la dégustation. Il rappelle qu’il est né au bord de la mer Caspienne et que donc le caviar a toujours fait partie de son univers.

«La terre de mes ancêtres est un vaste territoire qui, malgré les aléas de la vie, a toujours été l’utopie d’une existence harmonieuse, sa pensée profonde a contribué à l’élaboration de l’histoire de l’humanité.» Propos un brin grandiloquents? Sans doute. Shahriar Gharibi signifie par là que les soubresauts, les divers changements de régime et invasions n’ont jamais soumis un peuple épris de culture, toutes classes sociales confondues. Lorsqu’on lui parle de religion, il raconte ceci: «Un enfant demande: pourquoi on ne peut pas voir Dieu? Un vieux du village lui dit: quand tu manges un yogourt, vois-tu le beurre qui est dedans? L’enfant répond non. Le vieux du village: Dieu est pareil, il est partout mais on ne le voit pas.»


Profil

1952 Naissance en Iran.

1979 Rencontre à Téhéran sa future épouse.

1983 Arrive en Suisse.

1988 Ouverture du Palais Oriental.

1992 Naissance de sa fille.