C’est un complexe d’enfant qui ressurgit ponctuellement: je ne sais pas dessiner, sinon «les boas fermés et les boas ouverts», comme l’aviateur du Petit Prince de Saint-Exupéry. Alors quand Raoul et Michel Cruchon, truculents vignerons d’Echichens, m’ont proposé de participer à une soirée dessin et vin, j’ai commencé par refuser l’obstacle. Je me suis laissé convaincre quand j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de dessiner un mouton, mais de déguster quatre crus signés Cruchon et, accessoirement, d’exprimer son «ressenti» à la craie grasse.

Vu de loin, l’exercice peut sembler étrange, avec des airs de thérapie de groupe – nous étions une quinzaine à nous prêter à l’exercice. Au final, rien de tout cela: comme les frères Cruchon ont eu le bon goût de faire appel au chromaticien français Didier Michel pour animer la soirée, l’exercice s’est révélé captivant. Et très abordable avec ça, même pour un handicapé du crayon.

Diplômé de l’Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art de Paris, Didier Michel a brièvement expliqué sa méthode de transfert senteur-couleur. Pour faire bref, chaque arôme se traduit par une couleur, le jaune pour le citron ou le rouge carmin pour la framboise. Le «gras» du vin se traduit par des formes rebondies. Sa structure par un «squelette» plus ou moins marqué. A chacun ensuite d’interpréter son ressenti du vin, de transposer ses émotions au format A5.

Préparé à l’exercice, Raoul Cruchon a réalisé des dessins très aboutis. Ses évocations permettent de reconnaître immédiatement les vins que nous avons dégustés. Le profil de son sauvignon blanc, tout en longueur avec des arômes de cassis et d’agrumes, constitue l’antithèse de son chardonnay Noblesse (photo), massif, rocailleux et complexe avec une trame minérale, des fruits jaunes croquants et une note empyreumatique. Chapeau, l’artiste!

Et mes dessins, me direz-vous? Avec un peu de recul, je suis assez content du travail effectué. En particulier pour le sauvignon, qui m’a projeté dans la baie d’Arcachon avec son profil iodé. Sans réfléchir, j’ai griffonné une douzaine d’huîtres sur le corps fuselé du vin. A ma grande surprise, l’alignement des coquilles laiteuses a fait apparaître un mouton que j’aurais été bien incapable de dessiner autrement.