architecture

Comment s’insérer dans le tissu rural? Bras de fer urbanistique en terre genevoise

Un projet d’éco-logements collectifs contemporains attend de voir le jour dans un village genevois.Toit à deux pans contre toit plat, dispute de clochers autour d’enjeux énergétiques

Aire-la-Ville, commune de la campagne genevoise s’insérant au milieu de terrains agricoles et cernée de coteaux boisés, se voit tiraillée entre ruralité et expansion urbanistique. Un recours bloquant la construction d’une réalisation d’architecte en bordure de village ranime le débat entre partisans d’un classicisme modéré et bâtisseurs visionnaires sur fond d’incompréhensions.

Passant de 200 habitants à plus de 1000 actuellement, la localité a connu un fort essor démographique dès les années 70. A partir d’un noyau historique recelant quelques bâtisses à valeur patrimoniale mais non classées, le cœur du village s’est vu adjoindre dès les années 70-80 plusieurs quartiers pavillonnaires regroupant des logements résidentiels privatifs. Le Plan directeur communal, datant du 8 mars 2011, mentionne qu’«Aire-la-Ville fait partie des communes avec la plus forte proportion de villas. En 2008, elle comptait pas moins de 230 maisons individuelles, ce qui représente près de 80% de l’ensemble des bâtiments d’habitation. Les 20% restants sont de petits immeubles comprenant au maximum 9 logements». Suit une remarque stipulant que «la commune risque de perdre des habitants si de nouveaux logements ne sont pas construits».

C’est ainsi que d’aucuns s’interrogent devant la frilosité de certains édiles qui rechignent à avaliser un projet de construction d’un petit ensemble de huit logements, réalisation du bureau d’architectes carougeois ADAo. Une structure contemporaine accolée à une ferme datant de 1840, une architectonique légère, où dominent le verre et le bois, aux lignes brisées pour s’adapter à la forme particulière du terrain et abritant des «lofts campagnards» sur trois niveaux. Des logements de 134 m2 habitables, à prix plafonnés (autour de 8000 fr./m2), qui offrent, au rez, une vaste pièce traversante avec cuisine, à l’étage, la partie nuit distribuée de manière transversale et vitrée sur l’espace du bas, et, en haut, une surface en attique avec chambres et terrasses. Un plan de base que les acquéreurs potentiels peuvent moduler à leur gré avant livraison.

L’ouvrage, soumis il y a deux ans à la CMNS (Commission des monuments, de la nature et des sites) du canton de Genève, a été entériné par ce collège d’experts chargé de préaviser les demandes en autorisation de construire dans des zones protégées. L’un d’entre eux, Bruno Racalbuto, historien de l’art, argumente cette décision: «La CMNS, qui a un rôle consultatif, se prononce en fonction de critères d’intégration, d’implantation et de volume. Nous avons donné un préavis favorable. Ce projet était très bien documenté.»

Ce qui n’a pas empêché les autorités communales de faire recours, invoquant principalement un problème… de toit. En effet, dans un souci de cohérence architecturale, les architectes ont opté pour un toit plat en partie végétalisé et comportant des panneaux solaires, obéissant aux standards Minergie. Ce qui n’est pas du tout du goût de la commune, qui n’entrera en matière que sur un toit à deux pans. Le maire, Barthélémy Roch, s’explique: «Ce projet est en rupture avec le style du village. Moi-même, on m’a imposé, pour ma propre maison, le choix des tuiles, les ouvertures, la couleur de la façade. La CMNS tient un double langage puisqu’elle autorise cette construction. Nous regrettons que les experts ne se soient pas déplacés, on aurait pu trouver des compromis.»

De quoi alimenter le débat entre architecture de rupture, qui tend à imposer une création innovante misant sur le futur, et architecture d’accompagnement, qui cherche à reproduire un style existant et à se fondre dans le tissu urbain sans apport qualitatif. Nicolas Deville, architecte associé du bureau ADAo, estime que «la CMNS est l’autorité compétente pour juger si une réalisation a une esthétique acceptable, si elle s’insère bien dans le contexte de village, etc. Cette commission est composée d’experts très pointus, historiens, architectes, urbanistes.» Pour lui, la confusion vient de ce qu’Aire-la-Ville se situe en zone dite «4B protégée». «En gros, l’expression est libre, mais en concertation avec la CMNS, explique-t-il. La commune a un obscur règlement qu’on ne trouve nulle part et qui ne vaut rien du point de vue légal. Ce règlement stipule que, pour toute nouvelle construction, le toit à deux pans est obligatoire. Alors que les autorités communales ont un projet d’extension de la mairie avec un toit plat, qu’ils ont inauguré en 2004 une salle polyvalente avec un toit en métal bombé et avalisé d’autres projets contemporains… Dans le canton de Vaud, les communes ont leur propre règlement. Mais à Genève, c’est le canton qui définit les lois (zone 4B, zone villas, etc.), qui ne donnent aucune restriction quant à la forme du toit, justement. Certaines communes ont un plan de site avec des directives particulières (qui doit être approuvé par le DCTI et le Conseil d’Etat), mais pas Aire-la-Ville.»

Les architectes insistent sur le fait que, lors de l’élaboration de la maquette de cet éco-logement collectif, ils ont pris en compte à la fois la tradition villageoise et l’environnement direct. Nicolas Deville évoque la genèse du projet: «Nous avons dû composer avec la vieille ferme existante et le terrain qui a une forme particulière, comme un grand triangle. Nous avons fait plusieurs esquisses, puis discuté avec la commission pour nous mettre d’accord sur une volumétrie. Nous avons enfin défini une sorte de forme furtive qui répond aux contraintes du terrain et des distances aux limites, tout en choisissant la mitoyenneté avec la ferme. Comme dans les villages anciens, où on construisait les maisons collées les unes contre les autres.»

Quant au toit plat, il paraît conjuguer tous les avantages, relativement à l’implantation du bâtiment et à la configuration du terrain. «Un toit à deux pans ne s’adapte qu’à un bâtiment rectangulaire ou carré. Avec cette forme particulière, on se retrouve avec des façades relativement courtes, ça réduit l’impact visuel. De plus, on peut disposer des capteurs solaires plein sud. Sur un toit à deux pans, ces panneaux, en plus d’être mal orientés, se verraient depuis la route, ce qui est interdit en zone protégée. Maintenant que les panneaux solaires sont obligatoires pour toute nouvelle construction, la situation devient ubuesque…», ironise Nicolas Deville. Quant à la toiture végétalisée, elle reste très avantageuse au niveau de l’étanchéité du bâtiment, maintenant en permanence une certaine humidité et permettant de recycler l’eau en rétention. L’architecte ajoute: «Si on compare cette architecture avec une réalisation traditionnelle, on obtient un bâtiment moins haut, mieux intégré dans le paysage et beaucoup plus écologique.» Il s’étonne enfin des rumeurs qui bruissent dans le village: «Les gens parlent de «blockhaus» alors que tout est vitré dans le but de profiter de l’apport énergétique, du soleil entre saison!»

De ces discordes clochemerlesques, où se mêlent subjectivités et interprétations diverses, on ne peut présumer l’issue. Mais à l’heure où l’avènement d’une société à 2000 watts se dessine, les communes soucieuses d’économies d’énergie et confrontées à une démographie galopante n’auront sans doute plus d’autre choix que de faire confiance aux propositions des architectes, obligés quant à eux de composer entre les traces du passé et leur vision du futur tout en obéissant aux contraintes du lieu.

«Avec cette forme particulière, on se retrouve avec des façades relativement courtes, ça réduit l’impact visuel»

«Avec cette forme particulière, on se retrouve avec des façades relativement courtes, ça réduit l’impact visuel»

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