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Bien-être

La solitude, une nouvelle idée du luxe

Se retrouver seul, loin du brouhaha de la civilisation, est entré au panthéon des fantasmes. Et ce retrait permet de mieux jouir de son tumulte au retour

Le 4 juillet 1845, le philosophe-naturaliste Henry David Thoreau, 28 ans, quitte sa petite ville de Concord, aux Etats-Unis, pour aller s’installer dans une cabane en pleine nature, afin de «faire face seulement aux faits essentiels de la vie» et découvrir ce qu’ils peuvent lui enseigner. Il en tire un ouvrage, Walden, ou la vie dans les bois, éloge avant l’heure de la simplicité volontaire et des vertus d’une existence loin du tumulte. Thoreau devient ces jours-ci l’objet d’un culte fervent, à l’heure où surconsommation, surpopulation, hyperconnexion, accélération du temps et pollution gangrènent bien des existences.

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«L’écrivain est devenu un ascète national, une sorte d’ermite légendaire. On a plus rarement observé que sa solitude relevait de la mise en scène, une dramaturgie du pas de côté», prévient néanmoins le philosophe Olivier Remaud dans Solitude volontaire, essai qui paraît aux éditions Albin Michel et décortique notre fantasme de déconnexion toujours plus actuel, en le remettant dans la perspective de nombreux penseurs qui, de Jean-Jacques Rousseau à Rainer Maria Rilke, ont fourni une abondante littérature sur cette quête d’isolement.

Car le désir de retrait a toujours existé. Pouvoir enfin larguer ses semblables et son quotidien pour rêver, créer, ou seulement être soi, vibre comme un appel depuis que deux individus se sont retrouvés obligés de cohabiter et constituer une société. Mais la solitude, pour qu’elle ne soit pas déréliction, ne peut s’envisager qu’avec les autres, affirme Olivier Remaud. Ainsi, Thoreau quitte chaque jour sa cabane et revient en ville laver son linge, déguster les gâteaux de sa mère et bavarder avec les villageois. Et si la solitude est une expérience de liberté nécessaire, elle ne peut s’accomplir que temporairement, au risque de détruire.

Le prix de l’indépendance

Pour ne pas s’être posé la question du retour, Christopher McCandless, jeune aventurier dont l’exil volontaire fut porté à l’écran par Sean Penn dans le film Into the Wild, est mort seul et affamé, au fond de l’Alaska. Il rêvait d’autosuffisance, pour «être éduqué par la nature» et renaître «l’âme affermie et le cœur apaisé». Désir fatal. Dans son journal intime, retrouvé près de son cadavre, il avait consigné cette dernière phrase: «Le bonheur n’est vrai que quand il est partagé.»

«Toutes les expériences de solitude volontaire présentent des moments d’intensité sans précédent. Elles sont des occasions de vivre très près de soi, écrit Olivier Remaud, mais elles ne doivent pas faire oublier que les lieux solitaires causent bien des souffrances. La quête d’indépendance a un prix fort. Les récits d’expéditions polaires et, plus généralement, de voyage présentent des aventuriers confrontés aux pires épreuves, souvent dépressifs.»

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Viser l'«auto-accomplissement»

Le XXIe siècle a néanmoins inversé ces polarités. Surpeuplée, constellée de bornes wifi et de McDonald’s, la planète n’offre plus beaucoup d’espaces préservés, encore moins périlleux. Ce qui rend le fantasme d’exil encore plus romantique… Du fond de leurs mégalopoles oppressantes, certains planifient de grands voyages d’«auto-accomplissement». Mais l’auteur reproche à ces néo-aventuriers de rechercher «la performance de conquérants» plutôt que la découverte de soi, et d’être des «chasseurs de trophées». Cette analyse résonne d’ailleurs parfaitement avec l’explosion des voyageurs instagrameurs, dont les périples en solo semblent moins motivés par l’ivresse des grands espaces que par la diffusion de clichés soigneusement mis en scène pour attirer les clics.

Sachant que plus ils ont d’abonnés, plus ils peuvent monnayer auprès des marques la moindre photo de sac de couchage déballé en pleine nature… Ces «influenceurs» deviennent des icônes pour ceux qui végètent encore dans l’open space. L’Américaine Luisa Jeffrey s’en moque au travers du compte Instagram «you did not sleep there» (tu n’as pas dormi là) qui recense les photos les plus factices ou grotesques. On peut y voir des tentes plantées au bord de précipices vertigineux, et des bivouacs installés à même la caillasse inhospitalière, simplement parce que la perspective derrière est fabuleusement dépeuplée.

Retrouver son espace intérieur

Henry David Thoreau lui-même critiquait cette passion de l’ailleurs «parce qu’elle interdit de voir son propre pays avec des yeux nouveaux. Par défaut, elle entérine les inégalités sociales. Quand on songe trop à fuir, c’est qu’on ne veut rien changer chez soi.» Ce faux ermite qui aimait aller converser chaque jour avec ses semblables s’est également beaucoup inspiré des écrits de Johann Georg Zimmermann, médecin suisse qui, en 1784-85, publiait De la solitude, best-seller lu dans toute l’Europe et même livre de chevet de Catherine II de Russie. Zimmermann y distinguait lui aussi «la solitude de la fuite hors du monde», affirmant que l’on s’engourdit à quêter une solitude trop effrénée, jusqu’à considérer ses idées comme préférables à celles des autres, tel un Misanthrope. Pour Zimmermann comme pour Thoreau, «solitude et société ne sont jamais dissociées». Et il n’est pas nécessaire de se retirer dans un monastère ou aller au pôle Sud pour vérifier qu’on aime être seul.

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Olivier Remaud vante le modèle de «l’école de la cabane». Celle-ci consiste à faire un simple pas de côté qui peut prendre l’aspect d’une marche dans la forêt ou la montagne la plus proche, pour rompre simplement avec ses habitudes et se tourner vers ses espaces intérieurs. Là, l’individu a tout le loisir de réorganiser «les relations entre les trois éléments qui composent toute relation humaine: la solitude, l’amitié, la société». Mais, insiste-t-il, «toutes les cabanes finissent par être abandonnées» et tous les promeneurs d’altitude par redescendre dans la vallée. Car «l’individu a besoin de phases de société intense». Un jour, d’ailleurs, «Thoreau referme la porte de sa maison dans les bois comme il l’avait ouverte», et retourne vivre parmi les siens pour se consacrer à l’activisme politique le reste de sa courte vie…

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