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haute couture

Songes d’une nuit d’été

De plus en plus courte, de moins en moins de couturiers, la Semaine de la haute couture change de nature. Les défilés théâtre sont en voie de disparition. La nouvelle génération laisse entrevoir des propositions plus réalistes. Mais la magie demeure

La Semaine de la haute couture ne dure plus une semaine depuis quelques saisons. Trois petits jours et elle s’en retourne dans les salons. La haute couture ne donne plus le ton de la mode depuis longtemps. Mais aussi peu influente, aussi peu accessible soit-elle, elle ressemble à un poème japonais en trois phrases et quelques syllabes d’une grande beauté. Pendant cette semaine parisienne là, viennent se mêler quelques collections à mi-chemin entre la couture et le prêt-à-porter. Ce sont celles qui offrent les propositions les plus réalistes.

La haute couture fut longtemps le théâtre de tous les fastes, de toutes les exagérations, de toutes les folies, haute en émotion et en couleur. Mais lorsque la lourdeur des temps présents et à venir empèsent les tulles les plus légers, il est l’heure pour la couture de se laisser régir par le principe de réalité. C’est ce que l’on ressentait, en tout cas, à Paris, en janvier dernier. A côté de quelques défilés théâtre, des collections plus réalistes. Ce qui n’enlevait rien à leur beauté.

La beauté pure, la douce rigueur de Bouchra Jarrar ont fait un bien fou. Encore une fois, elle est allée à l’essentiel, mais un essentiel touché par la grâce et par la couleur: elle qui ne maniait que le noir et le blanc, voire le marine, s’est osée à un fuchsia éclatant, mais traité avec intelligence. «J’avais envie de fuchsia», confiait-elle quelques semaines avant son défilé, dans son atelier parisien. Il n’y avait alors qu’une partie de la collection et des dessins sur lesquels porter le regard. Mais surtout ce grand lai de tissu éclatant. On se demandait alors comment elle allait réussir à faire baisser le ton à cette couleur tonitruante… Et la magie de son geste, son art de mélanger l’improbable, a fait le reste. Le jour du défilé, la robe était une évidence. On rêve de son smoking à l’ouverture asymétrique, et de tout d’ailleurs, tant ses propositions sont claires, fines. Bouchra Jarrar possède une écriture qui ne ressemble à aucune autre, fluide et sans effet superflu: elle n’est pas une femme d’adverbes ni d’adjectifs inutiles.

Le jeune couturier libanais Rabih Kayrouz a proposé un défilé épuré «comme un coup de crayon» qui mêlait prêt-à-porter et couture. «Je dessine par superposition: je commence un dessin, je prends un autre papier, je dessine par-dessus et je finis par retrouver un seul trait, confiait-il juste après son défilé. Au fil des collections, j’élimine les choses qui ne sont pas utiles. Pour celle-ci, ce qui m’a inspiré, c’est le vêtement ultime: un vrai vêtement de travail, des tabliers, des uniformes… Une femme n’a pas envie de se déguiser tout le temps avec des choses qu’elle ne sait pas comment porter. Toutes mes robes s’enfilent et se ferment avec un crochet, un ruban, et on est prête. Il ne faut pas se sentir embarrassée.»

Au musée Bourdelle, Alexis Mabille s’est livré à un exercice de style de coloriste, faisant défiler une robe en tissu de couleur puis son double, immaculé. Comme la toile blanche de laquelle tout part, comme la robe de mariée aussi, que ne manqueront pas de lui commander ses clientes attitrées .

Christophe Josse, comme toujours, offrait une vision légère, dentelière, transparente de la féminité. Des robes de filles qui sortent leurs jambes et portent haut leur jeune beauté. Alexandre Vauthier avait convoqué toutes les obsessions d’Helmut Newton, version seventies. Du noir, du beige, des paillettes, des seins. Seventies toujours chez Armani, mais plutôt à la manière rétro-futuriste de Thierry Mugler ou de Pierre Cardin, mais avec des tissus d’aujourd’hui, iridescents comme des pierres.

Hyperféminité, toujours, encore, chez Elie Saab qui a choisi de suivre le corps des femmes à la lettre, et le revêt de dentelle couleur chair, délicatesse de la pudeur.

Jamais n’a-t-on aussi bien regardé un défilé Jean Paul Gaultier que celui-ci: pas de musique, qui détourne généralement les esprits de l’essentiel, les filles qui défilaient comme autrefois, avec des numéros, et la voix de Catherine Deneuve qui décrivait. A posteriori, sachant que les jours de la haute couture signée Jean-Paul Gaultier sont comptés, on est heureux de n’avoir pas été troublé par des effets sonores et d’avoir pu ressentir la quintessence de ce moment-là.

Des robes pliages, origami de tissus, chez Stéphane Rolland, vision d’une femme sculpture, muse mutique, qu’il faut presque porter dans la limousine tant les ouvertures sont étroites. Sculptures encore chez Maurizio Galante où les filles étaient peintes des pieds aux yeux et vêtues de millefeuilles de tissus de couleur. Frank Sorbier, fidèle à son vocabulaire, nous raconte des histoires à chaque fois, et dans celle-là, il y avait un bustier plâtre, un hommage à Basquiat et des femmes chamans, vêtues de grands manteaux de peau. A chacun de décider du scénario…

Riccardo Tisci, lui, a convoqué les samouraïs, et toutes les héroïnes en métamorphose des mangas japonais, ainsi que le danseur de Buto Kazuo Ohno pour réaliser des robes prêtes à s’évanouir de fragilité, dans des tissus découpés, comme des fleurs de papier. Deux mille heures de découpages, quatre mille heures de couture pour une robe qu’il serait presque indécent de porter. D’ailleurs, une fois encore, le couturier a choisi de ne pas faire défiler la collection Givenchy, mais de la présenter, comme une installation, dans un hôtel particulier de la place Vendôme.

Il n’y avait que John Galliano chez Dior pour exprimer les regrets d’un temps où la couture était la norme et le prêt-à-porter n’existait pas, offrant une vision en trois dimensions des dessins de René Gruau, avec des robes qui semblaient dessinées au fusain, en dégradés, en effacement, prêtes à se fondre, tandis que la ligne du tailleur Bar, encore et toujours lui, restait aussi claire qu’un trait d’encre de Chine. C’était, on ne le savait pas encore, son dernier défilé Dior ...

Et puis il y eut Chanel. S’il fallait prouver que les artisans d’art ont de la magie dans les mains, on retiendrait ce défilé-ci. Des filles vêtues de rien, mais d’un rien qui ressemblait à un halo précieux. Une aura scintillante. Combien d’heures pour broder ce tissu à la trame si lâche, si évanescent qu’il donne l’illusion que l’on a brodé l’air qui enveloppe le corps? Il n’y avait pas de mot pour décrire ces robes de fées – des fées modernes qui portent des jeans – ces vestes comme tissées dans une toile d’araignée sertie de perles de rosée. Ce défilé est passé comme un rêve, un songe d’une nuit d’été…

Images. Haute couture, des coulisses aux premiers rangs...
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