Hommage

Sonia Rykiel, toute une vie en couleur

Sa mode préfigurait la liberté du corps féminin. La reine de la maille et légende de la mode est décédée à 86 ans

Depuis hier, les rayures pleurent. Sonia Rykiel, leur mère spirituelle, celle qui les fit entrer au panthéon de la mode, n’est plus. A 86 ans, la couturière française a succombé à son «P de P», son «putain de Parkinson» comme elle l’appelait. Irrévérencieuse jusqu’au seuil de la tombe, celle que l’on surnommait la «reine du tricot» a gravé pendant quarante ans ses silhouettes dans l’histoire de la mode. La sienne d’abord. Un corps androgyne invariablement vêtu de noir et ponctué d’une anarchique chevelure orange. A personnage romanesque, couleur théâtrale.

Vient ensuite la fameuse «allure Rykiel», un style très germanopratin qui a préfiguré la libération du corps féminin: des pulls chaussettes, des mailles fines, des tricots fluides à porter comme une deuxième peau. Chair contre chair. Des vêtements simples pour une femme aux désirs complexes, désinvolte, élégante, mais pas bourgeoise. Pendant les défilés Rykiel, on n’a d’ailleurs jamais vu les mannequins faire la moue. Comme dans un café de Saint-Germain-des-Prés, elles restent souriantes, joueuses, jouisseuses. Et à chaque fois, on ne peut s’empêcher d’envier ces filles belles comme la lumière du jour.

L’autodidacte devenue icône

Née à Paris en 1930 d’un père français et d’une mère roumaine, Sonia Flis semblait destinée à un bonheur doré et sans nuages. Jeune fille, elle dira d’ailleurs que sa seule ambition était de ne pas travailler et d’avoir dix enfants. De ce point de vue, la créatrice aura raté sa vie puisqu’elle n’en aura que deux, Nathalie, née en 1956, et Jean-Philippe, en 1961. Pendant que madame pouponne, le mari, Samuel Rykiel, tient une boutique de prêt-à-porter féminin dans le XVIe arrondissement parisien. Mais la jeune maman a horreur de la marchandise, qui ne ressemble à rien. Elle finit par commander un pull sur mesure à l’un des fournisseurs du magasin. Elle le veut court, moulant, en maille fine, fluide, coloré. Rien à voir avec les tricots lourds et rigides de l’époque. Une amie journaliste a le coup de foudre. C’est ainsi que le poor boy sweater («le chandail du pauvre garçon») se retrouve en couverture du magazine «Elle». Le mannequin n’est autre que Françoise Hardy.

Bingo! Sonia, l’intello qui aime lire et converser, devient Sonia Rykiel, icône de la mode. Ses clientes de la première heure s’appellent Audrey Hepburn, Catherine Deneuve, Jacqueline Onassis, Lauren Bacall, des femmes belles, intelligentes, cultivées, aussi émancipées qu’elle. L’engouement que déclenche la créatrice la persuade une fois pour toutes qu’elle dispose d’un radar infaillible, d’une capacité innée à comprendre les désirs de ses contemporaines et à les formuler. Son corps est leurs corps, son désir leurs désirs. Sonia Rykiel n’est pas une visionnaire. Elle est une femme moderne. Elle est toutes les femmes. En 1968, sa première boutique en nom propre voit le jour Rive gauche, au 6, rue Grenelle, à quelques pas de son domicile.

Sous les pavés, la maille

Le style Rykiel a fait mouche dans les années 1960-1970. C’est tout sauf un hasard. A lui seul, il a cristallisé dans la mode le Zeitgeist, le rejet du patriarcat et des orthodoxies passées. «Avant, il y avait des impératifs, des couturiers qui dictaient des choses. On n’était pas à la mode si on ne mettait pas un tailleur cintré ou une jupe de telle longueur, un vêtement fait de telle façon. Maintenant tout a changé. On a essayé de tout abolir, les ourlets, les coutures, les boutons, les doublures, les longueurs, vous pouvez vous habiller de n’importe quelle façon. C’est fantastique de pouvoir être enfin exactement comme on en a envie. On peut simplement dire: «Maintenant je suis bien ou je ne suis pas bien, je me sens moi-même», expliquait Sonia Rykiel en 1977. C’est ce qu’elle appelait la «démode», ou le refus des injonctions vestimentaires. Sous les pavés, les rebelles romantiques de 1968 avaient vu la plage, Rykiel y voyait, elle, des pulls en maille ou des vêtements à porter à l’envers, coutures apparentes. La liberté du geste, de l’attitude.

«Rayure, la mémoire du corps»

D’autres coups de génie suivront: la réhabilitation de l’éponge sous forme de joggings chics et, bien sûr, l’apparition des iconiques rayures colorées. «Rayure: c’est la mémoire du corps, l’entre-les-lignes, une entaille dans le dessin, un trait qui poursuit un autre trait», disait-elle. La couturière acceptera aussi d’appliquer le principe de diversification (parfums, accessoires, collection pour enfants et pour hommes, lingerie et même sextoys!), avant de passer le flambeau à sa fille Nathalie. Mais, selon Loïc Prigent, réalisateur de l’excellent documentaire Le Jour d’avant – Sonia Rykiel (Arte), «elle enrageait de ne pas avoir eu l’idée de faire clignoter la tour Eiffel la nuit, tellement génial d’enrager pour ce genre de choses».

A-t-elle aussi enragé d’avoir dû s’associer, en 2012, à Fung Brands Limited, une société d’investissement d’Hongkong, pour renforcer sa marque à l’international? Peu importe. Sa joie de vivre et sa douce folie, Sonia Rykiel les exprimait aussi dans ses livres, elle qui aimait tant donner de l’allure aux mots. Dans son Dictionnaire déglingué (Flammarion, 2011), elle s’était même essayée au dessin, l’un de ses passe-temps favoris. «Je ne les finis jamais, je déteste la fin, il y a toujours une ouverture.»

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