On y croise la femme qui voulait que sa bouche ait du génie, celle qui était cruelle sur Tinder, celle qui vivait avec le roi des menteurs, ou encore la jeune qui était doublée par une vieille. On y croise aussi l’homme mené par son imprévisible engin, celui qui ne savait pas rompre, celui qui saoulait tout le monde avec ses clichés, et même Harvey Weinstein le prédateur, sans qu’il soit nécessaire de le nommer… Dans son dernier livre, Les fables de la Fontanel, à quoi riment nos vies sexuelles?, la romancière et critique mode se fait fabuliste pour dresser le portrait, aussi savoureux qu’impitoyable, de nos errements intimes. Le 10 septembre, elle en donnera lecture au Beau-Rivage Palace de Lausanne. Rencontre avant cet événement.

T Magazine: Pourquoi avez-vous eu envie de parler de sexualité à travers des fables?

Sophie Fontanel: Je trouve que quelque chose ne va pas dans le discours ambiant sur nos vies sexuelles. On en parle beaucoup, mais de manière souvent triviale. Dès que les gens se mettent à parler «de cul», c’est comme si tout à coup, ce qu’il y avait de meilleur en nous, c’est-à-dire le fait de faire attention à l’autre, de ne pas vouloir le blesser, devenait obsolète. Et je me suis dit que cela ferait du bien de parler de sexualité avec beaucoup d’humour, mais aussi un vrai message sur tous les mensonges que l’on peut se raconter.

Ces fables libèrent effectivement de toute une mythologie autour de la sexualité et l’injonction de performance, en dépeignant beaucoup de nos frustrations et a priori.

Une amie qui en avait lu quelques-unes en cours d’écriture m’avait dit que ça tournait toujours autour de la même idée: si ça se trouve, on pourrait en faire moins… En réalité, ce n’est pas une question de faire moins, mais de le faire à son rythme, au lieu de toujours faire tout ce que l’on croit nécessaire. C’est ce que je raconte, par exemple, dans la fable de la femme qui rêvait d’un peu de douceur. Elle finit par coucher avec une femme en se disant que cela va être plus mesuré et la démesure surgit encore plus brusquement. Je trouvais drôle de raconter l’histoire de quelqu’un qui, en voulant échapper à quelque chose, retombe dans la même chose.

Je n’ai jamais cru que la sexualité était une gymnastique

Sophie Fontanel

L’intérêt des fables, c’est d’ailleurs qu’elles renferment une morale. Les vôtres sont souvent très drôles, mais offrent parfois aussi de vraies leçons de sagesse, comme quand vous écrivez: «Tout ce qui déçoit nous libère.»

Nous vivons actuellement dans un tout petit univers où, si quelqu’un vous a quitté, c’est un salaud – je ne parle pas de quelqu’un qui l’a fait dans des conditions atroces – et s’il part avec une autre, elle est «une pute»… Or j’ai été élevée dans l’idée que tout ce qui déçoit nous libère. Un jour, par exemple, un de mes petits copains est parti avec une fille de la classe, et ma mère m’a dit: «Eh bien, cela t’indique que ce n’était pas le bon.» Quelqu’un qui ne veut pas de toi, et qui a parfaitement le droit de te préférer quelqu’un d’autre, bon débarras! Aujourd’hui, je vois que l’on ne pense plus ainsi. Tout s’envenime très vite. Je rappelle que, parfois, quand quelque chose ne marche pas, cela nous épargne peut-être. Pour moi, une morale est une issue positive. Mes morales donnent toujours envie de vivre, parce que c’est dans mon caractère.

Vous mentionnez effectivement assez régulièrement votre goût pour le bonheur…

C’est ma manière de penser, qui n’exclut évidemment pas le chagrin. Je ne suis pas ivre de positivité. Mais pour moi, la pensée qui s’arrête à l’obstacle et qui s’y cogne n’a fait que la moitié du chemin. Nous devons aller plus loin. Et la fable permet, en abordant un problème en apparence insoluble d’ouvrir le débat et de tirer vers le haut. Entrer en poésie le permet également. Et puis je m’amuse beaucoup avec ces fables. Ma préférée est d’ailleurs suisse, c’est celle d’Aris, à Lausanne, que la sexualité ennuie: la fable de l’homme qui savait aussi bien simuler qu’une femme.

Et la morale est, là encore, savoureuse…

«C’était la morale d’Aris, faire chier sa femme: Eurydice»… Cette fable est intéressante, car on n’entend jamais parler des hommes qui s’ennuient en faisant l’amour, comme si cela ne pouvait pas arriver. Alors que si je l’ai écrite, c’est bien parce que des hommes l’ont évoqué autour de moi. Je trouvais intéressant de déconstruire cette réduction des hommes à l’idée «qu’ils ne pensent qu’à ça». Mais tous, hommes ou femmes, nous ne pensons qu’à cela, et bien souvent, cela nous suffit.

Vous allez faire une lecture de vos fables au Beau-Rivage Palace de Lausanne. Vous en avez déjà lu quelques-unes à la radio et vous avez un vrai talent de conteuse.

J’adore les lire et là, je vais pouvoir en lire pas mal et nous allons discuter, et ça va être génial. C’est merveilleux de pouvoir entendre les rires en direct, notamment celui des hommes sur la fable d’Aris. C’est toujours amusant de voir ce qui fait rire les gens, parce que tout le monde est pris en flagrant délit des choses qu’ils s’imposent et qui leur parlent. Régulièrement, on vient me voir pour me demander: «Mais comment tu sais cela?»

Et alors, comment savez-vous tout cela?

Je suis écrivaine, j’observe. Et puis je suis extrêmement idéaliste et romantique, donc quand les gens se mettent à parler de manière lapidaire, non respectueuse et vulgaire du sexe, en sortant des énormités, je tends toujours l’oreille en me demandant si leur discours est vrai, ou s’il ne cache pas en réalité leurs peurs, leurs pudeurs, ce qu’ils pensent devoir dire… Je n’ai jamais cru que la sexualité était une gymnastique. J’ai très vite compris qu’elle se jouait sur des intuitions, une écoute, et qu’il n’y a pas besoin d’apprendre. Et j’ai écrit ces fables parce que j’ai l’impression qu’on a beau parler énormément de tout ça, et même montrer absolument tout avec la pornographie, personne n’y comprend rien.


«Les fables de la Fontanel, à quoi riment nos vies sexuelles?», Ed. Robert Laffont, 2020. Lecture d’Anne-Sophie Fontanel. Lausanne, Beau-Rivage Palace, 10 septembre, 18h30.

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