LE VIN

La spectaculaire revanche du rosé

Longtemps décrié, le vin à la robe saumonée connaît un succès sans précédent, dopé par l’intérêt du marché américain. La Provence, qui lui dédie la quasi-totalité de son vignoble, profite de cet engouement avec des prix qui ne cessent de grimper

C’est une lame de fond couleur saumon qui emporte tout sur son passage, bousculant les codes du marché viticole. Longtemps méprisé, confiné à l’apéro et aux grillades estivales, le vin rosé jouit d’une cote de popularité inédite, portée par la forte croissance de ses ventes sur le marché américain. En 2018, l’AOC Côtes-de-Provence, la référence mondiale en la matière, a exporté 37% de sa production contre seulement 7% en 2010. Les exportations ont aussi crû en valeur, avec une hausse de 715% (!). Un succès ahurissant pour une région qui consacre 90% de ses 20 000 hectares de vignes à la production de rosé.

Partout, ce qui a longtemps été considéré comme un petit vin de soif gagne des parts de marché. C’est le cas aux Etats-Unis, où la tendance s’accentue année après année, mais aussi en France, à la fois plus grand producteur et plus grand consommateur de rosé. Plus de 30% de la production nationale, contre 10% il y a vingt ans, est désormais imputable au rosé. Un développement spectaculaire qui touche le sud du pays, mais aussi les autres régions viticoles. La vague a même atteint la très aristocratique Champagne, où les ventes de bulles à la couleur rosée ont doublé en dix ans.

Selon Salvatore Piatti, membre du comité du Conseil interprofessionnel des vins de Provence (CIVP), ce plébiscite s’explique par une nette amélioration de la qualité globale des vins. «Longtemps, on nous disait que le rosé n’était pas un vin à part entière. Les évolutions techniques ont changé la donne. C’est un facteur décisif qui a renforcé la position de l’appellation Côtes-de-Provence au sommet de la pyramide qualitative.»

Ces quinze dernières années, la généralisation de macération et de fermentation à froid a permis d’obtenir des vins avec une aromatique très précise. Le développement des techniques d’inertage a permis d’éviter l’oxydation des jus, un problème majeur par le passé. Le profil des rosés de Provence a changé. Visuellement, d’abord: la robe des vins est devenue plus claire en raison de l’abandon progressif des macérations – l’action de laisser la peau noire des raisins colorer progressivement le jus blanc avant le pressurage. Au niveau du goût aussi, avec l’affirmation d’un style sec, frais et fruité, avec des notes rafraîchissantes d’agrumes.

Un vin festif

Ce renouveau a coïncidé avec le développement d’une approche ludique du vin qui profite au rosé. Il est devenu un produit lifestyle, avec son caractère et son style propres. Le phénomène est particulièrement marqué aux Etats-Unis, où le rosé s’inscrit dans un art de vivre décomplexé très tendance sur les réseaux sociaux. Les pages Instagram dédiées se multiplient, avec l’omniprésence de la couleur rose, un esthétisme très soigné et des ambassadeurs – presque toujours de jeunes femmes – qui surfent sur la vague du pink wine pour gagner de l’audience.

Les femmes jouent un rôle décisif dans le succès du rosé. Quand elles ne font pas sa promotion, elles l’achètent, principalement dans la grande distribution. Contrairement au vin rouge, le rosé est d’un accès facile: il est le plus souvent bon marché et ne nécessite pas de connaissances en matière de cépage, de terroir ou de millésime. L’exact contraire des crus classés devant lesquels les néophytes se sentent démunis.

Il serait réducteur d’expliquer le succès du vin à la robe rose pâle par les seules ardeurs féminines. L’explosion de sa consommation doit aussi beaucoup à son irruption dans le monde de la nuit. De Saint-Tropez à New York en passant par Ibiza, il est fréquent de voir les seaux à glace voyager de table en table avec de grands formats comme des mathusalems (6 litres) servis à la cantonade. Sans parler du développement de cocktails à base de rosé que l’on consomme dans des verres XXL avec force glaçons. Des pratiques qui révulsent les amateurs de vin, mais qui élargissent l’horizon du rosé tout en affirmant son caractère sensuel et festif.

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Passe-partout

Le rosé a aussi développé sa présence dans le monde exigeant de la gastronomie haut de gamme. «Depuis cinq ou six ans, il a acquis une vraie légitimité, juge Thibault Panas, ancien sommelier de l’Hôtel de Ville de Crissier et du Beau-Rivage Palace à Lausanne. Dès qu’il y a un rayon de soleil, la consommation explose. Au café du Beau-Rivage ou au Miyako [le restaurant japonais du Palace], la consommation est très importante.» Difficile en revanche pour le rosé d’accompagner les menus prestigieux des restaurants étoilés. «Les attentes des clients sont différentes à table, estime le spécialiste. Pourtant, le rosé a un potentiel évident pour les accords mets-vins, notamment avec des plats épicés.»

Le boom du rosé, ce vin passe-partout, n’a pas tardé à séduire les investisseurs. Pressentant l’évolution du marché, des pionniers comme Sacha Lichine (Château d’Esclans), les champagnes Louis Roederer (Domaines Ott) ou le groupe Vranken-Pommery (Château La Gordonne) ont acquis des domaines emblématiques des Côtes-de-Provence il y a une quinzaine d’années. Tandis que le groupe LVMH annonçait le mois dernier l'acquisition son premier domaine viticole provençale :le Château du Galoupet. Des people américains ont ensuite pris le relais: après Angelina Jolie et Brad Pitt (Château Miraval) et George Lucas (Château Margüi), le rocker Jon Bon Jovi a récemment cédé aux charmes du rosé, mais du Languedoc-Roussillon cette fois. Il a noué une joint venture avec le vigneron et entrepreneur français Gérard Bertand pour créer la cuvée Diving into Hampton Water à l’intention du marché américain.

Cette ruée vers l’or rose a un impact direct sur les prix du vin, mais aussi sur ceux du foncier. En Provence, le prix moyen de la bouteille sortie cave est passé de 2,56 euros pour le millésime 2008 à 4,44 euros pour 2017. «En 2018, on va avoisiner les 5 euros», estime Salvatore Piatti. Sur le littoral, l’hectare de vigne se négocie aux alentours de 100 000 euros et même plus de 150 000 euros à Bandol. Un succès qui n’est pas près de s’essouffler: d’ici à 2035, la consommation mondiale de rosé devrait croître de 50% avec de fortes progressions en Europe et aux Etats-Unis, mais aussi en Asie, le marché émergeant.

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