Dans les premières pages du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, le jeune Tancredi et son oncle, le prince de Salina, s’entretiennent de la survie d’une aristocratie en déclin dans une Sicile secouée par la tourmente révolutionnaire, à la veille de l’unité italienne. Le neveu, plein d’esprit, a cette phrase, devenue culte: «Pour que tout reste pareil, il faut que tout change.» Cet aphorisme s’applique tout aussi bien au Palazzo Valguarnera-Gangi, à Palerme, où les amoureux sublimes campés par Claudia Cardinale et Alain Delon dansaient la valse sous le regard d’un Burt Lancaster soucieux, dans l’adaptation cinématographique de Luchino Visconti.

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Afin de garder intacte sa splendeur d’antan, le couple d’actuels propriétaires s’échine depuis plus de vingt ans à restaurer chaque parcelle de ce joyau du baroque sicilien. Si les touristes qui arpentent quotidiennement la Piazza Croce dei Vespri, au cœur du quartier historique de la Kalsa, semblent ignorer son existence, les amateurs d’art et cinéphiles, eux, se passent le mot. Un peu de chance et d’organisation permettent aux chanceux de visiter le fastueux palais.

Une demeure spectaculaire

Ce jour-là, et comme souvent, c’est elle qui reçoit. Carine Vanni Mantegna di Gangi, l’épouse française du prince du même nom, habite au palais sept mois dans l’année et s’occupe elle-même des visites qu’elle organise au compte-gouttes. Les talons de ses ballerines ornées de marguerites claquent sur le sol à mesure qu’elle nous promène d’un pas énergique à travers l’enfilade de salons et antichambres où courent des guirlandes de fleurs sculptées. «Nous voilà dans le salon des suicides», indique cette blonde élégante et hardie en désignant une peinture de Cléopâtre un serpent à la main, l’un des nombreux tableaux de maître disposés au-dessus des portes, qui représentent les grands suicidés de la mythologie et de l’histoire.


On ne sait pas où donner de la tête. Partout, des dorures, des étoffes précieuses tendues sur les murs, les lettres de château de Wagner et Bellini, un piano signé de la main de Rossini, des cabinets palermitains du XVIIe siècle en écailles de tortue… «On n’a rien vendu, et beaucoup racheté», explique la princesse à l’âme de collectionneuse.

Maison habitée 

On traverse la salle à manger blanche, puis le salon bleu, où les très solennels portraits des aïeux côtoient les photos des vacances au ski du couple. Çà et là, ces détails rappellent que ce majestueux palais n’est pas une coquille vide, mais une maison habitée. «Les visiteurs ont l’impression que les ancêtres de mon mari vont sortir des portes», s’amuse Carine Vanni Mantegna. Xavier Salmon, directeur du département des arts graphiques du Louvre, est lui-même soufflé par l’état de conservation du palais: «Il y a eu plusieurs générations de propriétaires, qui ont soigneusement décoré, meublé et réuni des objets d’art et, chose rare, tout ceci est encore en place aujourd’hui. C’est l’une des demeures les plus spectaculaires d’Europe.»

On arrive enfin dans ce que l’on pense être le clou du spectacle: la fameuse salle de bal, solaire, magnifique; mais voilà que notre hôtesse se dirige au fond de la pièce et pousse la porte de la galerie des miroirs. «Dans chaque groupe, il y a des gens qui entrent dans la galerie et qui pleurent, ils font un syndrome de Stendhal», assure-t-elle avec une pointe de fierté. On pénètre alors dans une forêt d’or. Au centre de la pièce, un lustre de Murano – l’un des trois plus grands du monde – est accroché à un double plafond aux niches asymétriques. «Une rareté» qui surplombe un pavement de Vietri où furent peints à la main d’intrigants guépards arborant un sourire humain. Le palais est d’une beauté à couper le souffle. Pour se remettre de leurs émotions, les visiteurs sont conviés à un goûter dans la salle de bal. Et c’est la princesse qui sert le thé, le café et même le sucre, à l’aide d’une petite cuiller en forme de coquillage.

Le désintérêt palermitain

Construit en 1652, le palais de 8000 m² a miraculeusement traversé les époques. Non sans dommages. «Lorsque ma belle-mère louait la maison pour des mariages, les gens arrachaient des morceaux de canapés, cassaient les ailes des griffons, s’asseyaient sur les accoudoirs…» Piquée dans sa sensibilité, le verbe se fait fleuri. «Je ne peux pas supporter qu’on esquinte les belles choses, et que l’on ne respecte pas le travail des artisans, ça me déglingue!»

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Les privatisations désormais, c’est nenni, précise celle qui dédie la majeure partie de son temps à l’entretien de cette «fichue baraque», qui lui a déjà coûté la coquette somme de 4 millions d’euros. Elle lève les yeux au ciel et se lance dans une longue et non exhaustive énumération des restaurations effectuées: 350 meubles, 75 tableaux, 800 m² de toiture, 400 m² de terrasse, les boiseries, les vitres… «Ils m’ont fichu la paix parce qu’ils savent qu’on travaille mieux qu’eux.»

Par «ils», comprenez «le gouvernement italien», qui ne se mêle pas de la restauration de ce monument historique, mais surtout ne la soutient aucunement dans la préservation de cet inestimable patrimoine. Outre l’absence d’aides et de détaxations, Carine Vanni Mantegna dénonce une mesure populiste de l’ancien président du Conseil Mario Monti. Arrivé au pouvoir en 2011, en pleine crise financière, il a rétabli l’impôt sur la résidence principale, qu’elle soit historique ou non. Ce qui agace prodigieusement la princesse. Dans un entretien au Corriere della Sera de 2016, elle avait même menacé de tout vendre, espérant réveiller la municipalité. En vain.

Mais dès qu’elle entre dans le récit des diverses techniques artisanales d’époque, un sourire se redessine derrière son épaisse chevelure blonde. «On enlève au bistouri les céramiques cassées, on les numérote, les trempe dans un bain d’ammoniaque… exactement comme on restaure un vase Ming.» Véritable passionnée, la princesse a créé un laboratoire de restauration et réuni au fil des années la crème des artisans locaux, dont le travail attire les invités les plus prestigieux, à l’instar de David Hockney, Yves Saint Laurent, ou encore la reine d’Angleterre, venue déjeuner il y a quelques années. 

Les réceptions et visites qu’elle organise lui permettent ainsi de financer en partie certains travaux, qu’elle explique volontiers à ses invités. «Cet argent me sert à refaire les gouttières, pas à m’acheter des Louboutin!» Quand on veut sauver le patrimoine de l’humanité, il faut parfois remiser le glamour au placard…