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Star de l’architecture, Kazuyo Sejima initie Yang Zhao aux secrets de son art

Sous l’égide de Rolex, des artistes consacrés forment pendant deux ans de jeunes talents qu’ils ont choisis. Kazuyo Sejima et son pupille chinois racontent un tête-à-tête fructueux, couronné par la réalisation d’un marché à poissons dans un village japonais dévasté par le tsunami

Cette année, à Venise, on ne voyait qu’elle. Immense, violette, sans bras. Les jambes tronquées par une malformation. Et enceinte, aussi. Elle, une sculpture gonflable réalisée par Marc Quinn, 11 mètres de haut sous les projecteurs, était assise sur l’île de San Giorgio Maggiore, face à la place Saint-Marc, comme un titan sur son vaisseau. Spectaculaire, épouvantable, majestueuse, l’une de ces visions qui collent aux yeux.

Le temps d’un week-end, nous, petits êtres chancelant sur le débarcadère d’un vaporetto, avons eu le privilège de côtoyer ce monument troublant. C’était en octobre. L’île de San Giorgio Maggiore avait été pour ainsi dire réquisitionnée par Rolex, pour y clore en célébration un cycle de son programme de mentorat artistique. Un programme biennal qui permet à un jeune talent émergent de côtoyer durant un an une figure majeure de sa discipline artistique. Sept couples sont formés, dans la littérature, la danse, la musique, les arts visuels, le cinéma, le théâtre et l’architecture, et chacun, dans le temps imparti, développe un ­projet qu’il présente au terme du cycle.

Les protégés touchent 25 000 francs durant l’année, une somme qui sera doublée s’ils réalisent une œuvre publique à l’issue du programme. Les mentors, eux, reçoivent 50 000 francs à titre d’honoraires. Les frais inhérents aux rencontres – voyage, logement, production – sont pris en charge, en sus, par le géant horloger.

Une telle entreprise philanthropique mobilise, outre ces ressources considérables, un réseau mondial de conseillers, eux-mêmes artistes, curateurs, directeurs de festival, chargés de désigner les mentors et de trouver des protégés correspondant aux profils requis. Ce sont autant de personnalités des arts qui étaient invitées, près de trois cents en tout, à débarquer aux pieds de l’étrange divinité mauve, sur San Giorgio Maggiore.

Dans l’ancien monastère bénédictin, décor de huis clos romanesque qui occupe l’essentiel de l’île, nous sommes venus rencontrer Kazuyo Sejima, ce grand nom de l’architecture qui se cache derrière la silhouette frêlissime d’une petite femme japonaise. Avec son partenaire Ryue Nishizawa, Kazuyo ­Sejima a changé la face de l’EPFL en signant le Rolex Learning Center. Lauréate en 2010 de la plus haute distinction en architecture, le Prix Pritzker, et directrice la même année de la Biennale d’architecture de Venise, elle a signé nombre d’édifices muséaux remarquables et primés, dont le tout récent Louvre-Lens, dans le Pas-de-Calais.

Dans le cadre de ce programme de mentorat artistique, elle accompagnait Yang Zhao, un jeune architecte chinois basé à Dali, dans la province du Yunnan. Professionnel déjà confirmé, son travail, pour l’essentiel, consiste à chercher des solutions durables à l’émergence de zones urbaines dans les confins d’une Chine encore très rurale.

Ce week-end-là, à Venise, on repère Kazuyo Sejima à la petite troupe qui l’escorte en permanence: un assistant, échalas aux cheveux ras, et la compagne de ce dernier, ainsi qu’un traducteur. ­Kazuyo Sejima parle et comprend très bien l’anglais, mais ses idées sont précises et le souci de perfection la pousse à se flanquer d’un professionnel de la langue. Toute menue, elle porte des chaussures à très hauts talons compensés, qui terminent de fines guibolles recouvertes de grandes chaussettes de jeune fille. Manifestement, son goût la porte vers le motif floral épuré et les couleurs simples, jaune, gris, noir. Elle porte un beau cabas à bout de bras et, sur le nez, des lunettes rectangulaires qui barrent les pommettes qu’elle a très hautes.

Yang Zhao n’est jamais très loin. Avec la jolie jeune femme qui l’accompagne, ils forment un couple discret, vêtu d’une élégance en noir et blanc, délégués d’une Asie de l’épure, où le paraître beau est la première forme de politesse.

Pour l’année de leur collaboration, Kazuyo Sejima a choisi de confier à son protégé un projet de construction communautaire dans les zones touchées par le tsunami de 2011. Avec quatre autres architectes japonais, elle avait entrepris, dès les lendemains de la catastrophe, de faire construire des espaces communautaires à l’usage des rescapés, permettant une vie hors des logements temporaires trop exigus. Dans la région de ­Tohoku, nombreux sont ceux qui habitent aujourd’hui encore dans ces baraques de fortune.

Ainsi, une année durant, Yang Zhao a fait, aussi souvent que possible, le voyage vers Kesennuma. Un village de pêcheurs au front de mer dévasté, où 45 personnes ont perdu la vie dans le raz de marée. «Avant le tsunami, la vie des pêcheurs se déroulait essentiellement sur la plage, explique Kazuyo Sejima. En détruisant les paysages construits et naturels, le tsunami a bouleversé les repères sociaux.»

Le travail de Yang Zhao a donc d’abord consisté à écouter les besoins de la population pour y adapter au plus près sa proposition architecturale. «Au début, les pêcheurs ne savaient pas quoi penser du projet», raconte Kazuyo ­Sejima. «Et ce n’était pas facile pour Yang, à cause de la barrière de la langue. Mais il a beaucoup de patience et comprend très vite. Il adaptait ses dessins aussitôt après les discussions, de façon très pragmatique. Tout le monde à Kesennuma a aimé travailler avec lui. Yang, Yang, Yang, les pêcheurs n’avaient plus que ce nom à la bouche…»

Les pêcheurs souhaitent un espace ouvert sur l’extérieur mais abrité du vent, un lieu qui puisse servir à l’improviste de marché aux poissons, ou simplement de lieu de rassemblement pour les femmes venues attendre le retour des marins. Concrètement, cela se traduit par un aménagement minimal: un espace où s’asseoir, une cuisine et des toilettes. Mais on doit pouvoir voir la mer, et les étoiles, aussi. Les pêcheurs aiment regarder le ciel.

«Ils ont des besoins très précis, explique Yang Zhao. Dans nos discussions, ils semblaient se projeter dans un espace très concret, c’est pour cela que j’ai eu beaucoup de plaisir à réaliser ce travail. J’ai senti qu’il consistait à créer un lieu où une communauté allait pouvoir se reconstruire, très pratiquement.»

A Venise, la petite maquette présentée n’a rien de spectaculaire. Mais le jeune architecte a choisi de la mettre en scène au fond d’une piscine, vidée pour l’occasion (on trouve de tout dans une ancienne abbaye). Pour approcher de la petite maison de balsa, il faut donc descendre dans un bassin de fines catelles claires, comme pour se rappeler qu’une montée des eaux est toujours possible. De près, le projet paraît à la fois simple et tout en obliques. L’espace tient en trois pans largement ouverts, chapeauté d’un grand toit creux, organique et sécurisant, ouvert à son faîte d’une large lucarne sur les étoiles.

Kazuyo Sejima: «Pour ce projet, la forme compte, mais c’est avant tout le processus qui est déterminant pour sa réussite. Nous voulions que les pêcheurs s’approprient ce lieu comme s’ils l’avaient dessiné eux-mêmes. Yang est parvenu à gagner leur confiance, chacun s’est senti très écouté. C’est à ce titre que le résultat est admirable.»

Tandis que nous tournons autour de la maquette, la construction à l’échelle 1:1 est déjà sur le point d’être inaugurée. Des images du chantier sont projetées sur des écrans fixés aux parois de la piscine.

Yang Zhao a mené ce projet en parallèle aux activités de son bureau à Dalin. Un surcroît de travail qu’il a malgré tout pu apprécier, à titre de développement personnel: «J’ai découvert la culture japonaise, que je ne connaissais que peu. Et une région du Japon qui est très particulière et qui jouit d’une topographie splendide. Etre architecte en Chine, aujourd’hui, est un combat quotidien. Pour qu’un projet se réalise tel qu’il a été conçu, qu’il ne dévie pas de sa course pour toutes sortes de mauvaises raisons, il faut se battre pied à pied. Cela demande beaucoup de force et d’honnêteté. Ces échappées au Japon m’ont permis de travailler dans des conditions idéales, avec l’appui d’une communauté et des autorités locales. Et non pas malgré elles, comme j’en ai l’habitude.»

Yang Zhao et Kazuyo Sejima, avant de partager une année et ce projet, avaient déjà une même conception de l’architecture. Celle qui consiste à penser l’espace en termes de fonctions et d’émotions. A travailler autant que possible le passage du dessin à la 3D, faire, refaire et refaire encore des maquettes. A poursuivre le processus d’amélioration jusqu’aux dernières heures du chantier. «C’est une prise de risque d’être architecte, estime Yang Zhao. On ne transforme pas seulement le paysage, mais aussi la vie des gens qui en seront les usagers. La seule question qui doit se poser pour juger d’un projet est: est-ce que cela a l’air confortable? est-ce que je m’y sentirais bien?»

Du privilège d’avoir été le protégé d’une si grande architecte, Yang Zhao retient avant tout une fierté immense, et de la reconnaissance pour celle qui lui a donné du temps. Quant à Kazuyo Sejima, elle a vu et apprécié dans ce mentorat l’opportunité rare de travailler avec quelqu’un sur la base d’une relation qui n’existe pas autrement. «Je considère que Toyo Ito a été mon mentor. Mais j’étais aussi son employée, c’était différent. J’ai un assistant, nous sommes très proches, mais là aussi, il est mon employé. Et en tant qu’enseignante à l’université, j’ai aussi des élèves. Mais aucune de ces relations ne ressemble à celle que j’ai développée avec Yang. Nous avons dû inventer une manière d’être ensemble, basée non pas sur un contrat, mais sur le respect et la confiance.»

Le vent balaie San Giorgio Maggiore. Bientôt, les nuages de plomb se déchirent dans le fracas, le feu de la foudre comme un stroboscope sur les galeries du cloître. A Venise, la mer omniprésente, susceptible, versatile, met sans cesse au défi l’idée d’une terre ferme. Imaginaire du déluge et des mondes engloutis. L’étrange sculpture mauve, à la proue de notre confetti de terre vénitien, a le regard invariable, tourné vers l’est. Là-bas, il y a le Japon, Tohoku, et les stigmates d’une mer démontée. Au pied de la statue, sous de grands parapluies noirs, une petite troupe d’architectes asiatiques embarque sur un vaporetto.

* «Le Temps» a été invité par Rolex.

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Kazuyo Sejima

A propos de son protégé Yang Zhao

«Tout le monde à Kesennuma a aimé travailler avec lui. Yang, Yang, Yang, les pêcheurs n’avaient plus que ce nom à la bouche»
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