Abba, c’est un éternel retour. Un destin bondissant et sans rides à la Dorian Gray, voire botoxé avant l’heure. Le come-back récent d’Agnetha. Celui des pattes d’ef et des semelles compensées, du glam pop, du disco, les éternels revivals des années pailletées… Quarante ans bientôt et une capacité inaltérée à rebondir, à se réinventer, à générer des clones dansant, chantant, «karaokétant». Le dernier avatar du groupe-culte? Le musée qui manquait encore, avec son hôtel design installé à l’étage, a ouvert ses portes en mai dernier sur l’île de Djurgarden, le quartier le plus vert de Stockholm. Un clin d’œil pour signifier que non, cette bande de dinosaures ne connaît décidément pas l’emprise du temps…

Trois mois et déjà 170 000 visiteurs, qui TOUS ont entonné avec bonheur les tubes des dix années folles d’Abba. «Waterloo», ­«Dancing Queen», «Ring Ring», «Fernando», «People Need Love», «Knowing Me, Knowing You», «So Long», «Take a Chance on Me», «Money, Money, Money» et plein d’autres…

Un premier couple vient de se dire oui, en juillet dernier, dans le «Tunnel de l’amour» aménagé tout exprès dans le musée. Ou plutôt de se chanter «I Do, I Do…». Les jeunes mariés ont fait leur choix – «Love me or leave me, make your choice but believe me I love you, I do, I do, I do…», que rêver de mieux car, selon le mot de la commissaire de l’exposition Ingmarie Halling: il s’agit de «rendre les gens Heu-reux».

Heureux, nous faisons donc la queue avec, déjà, ces airs entêtants qui nous poursuivent dès le portillon d’entrée, certains que nous en aurons pour notre «Money».

Un bref documentaire nous rappelle – enfin, aux moins de 40 ans – qui était cette joyeuse bande des quatre. D’abord, une paire de potes au futur flou – le premier est un folkeux des Hootenanny Singers: Björn Ulvaeus, guitariste, chanteur, compositeur. Le second se nomme Benny ­Andersson, pianiste barbu débauché en 64 par un des groupes suédois les plus populaires du moment, les Hep Stars. Ces deux-là seront à l’origine des succès planétaires du groupe en devenir. Manque encore la moitié de l’acronyme. Les deux A pour Agnetha Fältskog et Anni-Frid Lyngstad, la blonde qui unira son destin à celui de Björn, la brune qui épousera Benny. Un léger problème de noms aussi: les quatre aimeraient bien se faire connaître sous leurs quatre initiales, mais Abba Seafood est déjà la marque déposée d’une conserverie de poissons. Qu’à cela ne tienne, le musée nous entraîne au Gamleby Folkets Park, grand espace vert de la capitale où ils se produisent pour la première fois tous les quatre.

On est en 69, année érotique, et les deux gars rencontrent les deux filles. Agnetha a déjà sorti un single et Frida mène un début de carrière solo avec un certain brio. Elles prêtent leurs voix, font les chœurs, une collaboration s’amorce. Le premier single qui porte les quatre prénoms se nomme «People Need Love», déjà un vaste programme. En 1973, le premier grand tube sera «Ring Ring», créé pour l’Eurovision. Le titre finit troisième mais c’est un énorme succès… L’année suivante, «Waterloo» leur offre la victoire lors de ce même prix de l’Eurovision et lance la carrière planétaire du quatuor, qui s’apprête à devancer les Fab Four, en termes de ventes de disques.

La formule du musée? L’interactivité. On ne fait pas que se marier ici, on est invité à se glisser dans les tenues du quatuor et à bondir sur scène… Quatre voix familières pour raconter leur vie, et les commentaires de Catherine ­Johnson, l’auteur de la comédie musicale Mamma Mia! Un piano qui se met à jouer tout seul, pour autant que Benny soit bien disposé. Là, le visiteur se hisse sur scène: il est le cinquième membre d’Abba.

Sa page est ouverte sur le site du musée. Il peut dès lors chanter, danser avec les hologrammes d’Abba, voire s’enregistrer en Dancing Queen et en tenue panthère et faire ce que bon lui semble des enregistrements. (Pas la peine de chercher, le mien s’est autodétruit au bout de trente jours, ouf…)

Un téléphone rouge se met parfois à sonner: seules quatre personnes en connaîtraient le numéro. «J’étais assise près du téléphone et j’attendais toute seule, Baby, en pensant à toi. Ring Ring, pourquoi tu n’appelles pas?» L’autre jour, c’est un touriste argentin qui a décroché. A l’autre bout du fil, la voix sensuelle de la brune Anni-Frid. On ignore ce qu’ils ont pu se raconter…

On visite la cuisine des amoureux, les studios Polar, la maison de disques et l’île de Viggo, sur laquelle a été écrite une bonne partie du répertoire d’Abba. On réécoute «The Winner Takes It All», quand sonne l’heure du divorce successif des deux couples, le début de la fin de dix années pailletées…

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