Défilés

Quand le streetwear s’embourgeoise

La mode de la rue s’est invitée 
à la Fashion Week parisienne 
et sur les podiums des plus grandes marques de luxe. Désormais, les codes s’inversent: la «working girl» porte des jeans et l’or 
descend dans la rue

Au milieu des années 70, un mouvement culturel émerge dans les quartiers défavorisés du Bronx: le hip-hop. Les breakdancers assortissent leurs baskets à leurs vêtements. Cette chaussure de sport en salle devient le principal accessoire de style des B-Boys. Ceux-ci colorent les bandes de côté de leurs sneakers et customisent les lacets: ils ne se regardent plus dans les yeux mais dans les pieds.

Au début des années 80, le groupe de rap Run-DMC adopte ces looks de rue comme tenue de scène: un Fedora noir de parrain sur la tête, une paire de Levi’s et des Adidas aux pieds sans lacets, comme elles se portent dans les prisons. Ils leur ont même dédié une chanson, «My Adidas», et gagnent en passant 1 million de dollars en signant avec la marque un contrat de sponsoring. La rue s’élève d’un cran et prend l’ascenseur social.

Culture urbaine

Au début des années 90, en plein cœur de la crise, dans les quartiers défavorisés, on essaie de redorer son estime de soi avec des paires de sneakers et des sapes qui rutilent: casquette Dior, ceinture Gucci. Les rappeurs s’approprient les marques de luxe, les portent de manière désinhibée. Pourvu que ça brille! Tout ce «bling» ne plaît pas aux clients fidèles des marques haut de gamme. A celles-ci non plus d’ailleurs, même si elles ont leur part de responsabilité dans ce grand élan de démocratisation du luxe.

Septembre 2016: le mouvement s’inverse. Pour leurs collections printemps-été 2017, les maisons historiques sautent à pieds joints et en baskets sur le bitume. Les sneakers arpentent le podium de Dior et les caleçons avec la marque inscrite sur l’élastique, que l’on a vus sortir des jeans trop larges pendant des décennies, s’exhibent sous les jupons de tulle brodés, portés avec des t-shirts revendiquant un féminisme de front row. Pour sa première collection en tant que directrice artistique de la marque, Maria Grazia Chiuri a fait descendre Dior dans la rue. Ou plutôt, elle a invité la rue dans les salons du 30, avenue Montaigne.

Pour Karl Lagerfeld, qui hume l’air du temps qu’il fera demain comme on respire, le streetwear est une vieille connaissance. Le designer visionnaire a commencé à en saupoudrer les collections Chanel dès le début des années 1990. Sa collection automne-hiver 1991 était inspirée du monde du hip-hop avec des mannequins qui portaient de travers des casquettes de rappeurs, des jeans, des blousons de cuir et des grosses chaînes dorées autour du cou. Pour le printemps-été 2017, dans le décor cyber d’un gigantesque data center, Karl Lagerfeld met tous les mannequins à plat, les vêt de tissus comme des hologrammes, coiffées d’une casquette à l’envers. On est dans l’ère 2.0 et les filles portent du Chanel comme si la rue était le dernier théâtre de la mode.

Punks merveilleuses

Au début des années 80, Marithé et François Girbaud furent les premiers à créer des baggy pants et faire sortir des caleçons des pantalons, mais c’était un marché marginal. Aujourd’hui, toutes les marques ou presque y vont de leur touche streetwear. Jusqu’à l’hyper-sophistiqué Andrew Gn, qui fait se rencontrer sur le podium deux contre-cultures: les Merveilleuses du Directoire et les punks de la fin des années 70.

Julien Dossena a cocréé avec le designer Peter Saville des t-Shirts arborant les mots «Futuresex» ou «Canned Candies», vendus dans la boutique Paco Rabanne le lendemain du défilé. Le directeur artistique de la marque interprète la rue à sa manière et joue à la fois avec les codes du streetwear, du beachwear et de la tenue sophistiquée. «J’ai cherché à créer une collection qui soit une proposition pour un présent plus synthétique, plutôt que pour le futur à proprement parler», explique-t-il.

«On me catégorise souvent comme faisant du streetwear, mais c’est simplement de la mode!» relève Virgil Abloh, le fondateur de la marque Off-White, et accessoirement directeur artistique de Kanye West. Il revendique ses collections comme de l’elevated streetwear. Son printemps-été était une interrogation sur les codes qui se brouillent et les styles qui se pollinisent entre eux. «Aux côtés des marques historiques que l’on aime tous, j’ai envie d’injecter de nouvelles idées. Qui sont la fille, le garçon d’aujourd’hui? Quelle est la définition du luxe? Ce n’est plus l’apparence qui définit cette notion: une paire de Stan Smith, si elles sont importantes pour vous, c’est un luxe.»

«Working girl» au pouvoir

Parce que la mode est un subtil balancier, on passe cette saison du streetwear à l’hyper-sophistication. Sur les podiums, une figure est apparue que l’on n’avait pas vue depuis longtemps: la «working girl». La femme de pouvoir. C’est elle le sujet principal de la collection d’Off-White. «Le terme «femmes d’affaires» signifiait quelque chose pour la précédente génération, qui ne vaut plus aujourd’hui, continue Virgil Abloh. Dans le film Working Girl, les femmes de pouvoir portaient des costumes d’homme. En 2017, elles peuvent mettre ce qu’elles veulent: des jeans, des jupes formelles avec des talons hauts, une paire de baskets, mais ses vêtements ne la définissent pas.»

Chez Nina Ricci, cette femme-là porte des costumes pantalons couleur de soleil couchant et un manteau en Prince de Galles. Véronique Leroy l’habille d’une robe chemisier noire sous une veste en jean à péplum. Chez Céline, elle arbore un costume gris qui serait sévère si le bas du pantalon n’était pas fait de mousseline noire qui s’envole à chaque pas. La douceur sous la poigne. Chez Hermès, les robes comme des voiles inviteraient plutôt à prendre le large qu’à se rendre à un conseil d’administration.

«J’ai voulu décomplexer, désinhiber le classicisme et lui apporter une certaine énergie», souligne Nadège Vanhee-Cybulski, directrice artistique des collections femmes du maroquinier. Même la designer Clare Waight Keller a resserré ses silhouettes et a commencé son défilé par un look qui vaut avertissement: la femme Chloé est toujours une grande romantique qui porte des chemisiers qui volent au vent, mais c’est aussi une femme qui marche vers son bonheur, ou bien l’adversité, en pantalon marine avec un bustier blanc.

Rallumer les étoiles

Après une collection croisière totalement sporstwear, Nicolas Ghesquière s’interroge sur la notion de sophistication. «J’ai eu envie d’explorer le côté le plus sophistiqué de la marque, définir ce que veut dire «être habillée». Je n’avais pas vraiment exploré cette dimension-là auparavant chez Louis Vuitton. Aujourd’hui, une femme habillée, qu’est-ce que ça veut dire? J’ai été inspiré par Rive droite, rive gauche, un film de Philippe Labro de 1984 avec Carole Bouquet, Gérard Depardieu et Nathalie Baye, qui évoluent dans un monde d’avocats d’affaires et de politiques.» Les tailleurs que dessine Nicolas Ghesquière sont corporate, mais à sa façon: ils laissent toujours apparaître un pan de peau, un dos, une clavicule. Ils sont architecturés, graphiques, très épaulés, follement féminins.



Mais il n’y a pas que le travail dans la vie. Il y a aussi les nuits. Les robes en lamé font leur grand retour sur les podiums. Les paillettes aussi. Elie Saab s’est inspiré des années 70 pour sa collection printemps-été 2017. «C’est une période que j’adore: c’est la joie de vivre, les soirées cool, la femme sensuelle et affranchie. On croyait que tout était possible, les gens étaient libres, naïfs peut-être un peu aussi», confie Elie Saab devant ses combinaisons à paillettes et ses étoiles qui illuminent ses sacs à main. Chez Leonard, la nouvelle directrice artistique, Christine Phung, a utilisé des effets de brillance inédits: «On a utilisé un organza de polyester miroir imprimé à l’arrière, ce qui donne des reflets digitaux. Et toutes les silhouettes du final sont dans des tissus lamés que l’on a plissés ou rebrodés.»

Standing ovation

Et puis il y a l’or. La couleur or. «Je l’avais très peu utilisé jusqu’à présent, à part pour les parties métalliques des sacs. L’or est parfois associé à des choses un peu «bling» mais je me suis fixé une limite pour arriver à une vraie élégance», reprend Nicolas Ghesquière à l’issue du défilé Louis Vuitton où l’or apparaît comme une mosaïque sur une robe grise tissée d’or ou sur une veste de motard en paillettes dorées.

De l’or, on en a vu par touches aussi chez Lanvin, pour le premier défilé de Bouchra Jarrar. Elle a traité cette couleur de manière décalée, en accessoires venant mettre de la lumière sur ces parties du corps qui restent généralement dans l’ombre: une hanche, une clavicule, un poignet, une cheville. «Ce sont des points d’ancrage féminins sur lesquels on attire très peu l’attention mais que je trouve très beaux, explique la styliste. J’aime l’idée d’illuminer une femme. Cela m’a permis aussi d’inventer de nouveaux portés, de nouveaux objets: des manchettes ou des mitaines.»

Pour en finir avec cette Fashion Week où plus personne n’applaudit parce que tout le monde filme le final avec son iPhone, il faut évoquer Haider Ackermann, qui a eu droit à une standing ovation après avoir offert le défilé le plus émouvant de la saison. Son défilé, c’était Byzance transposée au XXIe siècle: les tops en plissés façon Fortuny illuminaient les pantalons cigarette en cuir métallisé. Une jambe seulement. Haider Ackermann a parsemé un spencer blanc d’applications ressemblant à ces feuilles d’or que les croyants déposent sur les statues bouddhistes. La femme est une déesse… 

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