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La sublime inconscience de Mathilde Laurent, créatrice de parfums

Directrice de la création parfum chez Cartier, Mathilde Laurent chérit l’intuition. Et compare ses fragrances à des parures de joaillerie ou à l’architecture de Tadao Ando

Au sixième étage de la Fondation Cartier, à Paris, la moquette du bureau attenant au laboratoire de Mathilde Laurent est jonchée de Converse à sequins, de Manolo Blahnik dorées, d’escarpins Prada. Elle chausse une paire à son arrivée au bureau à pied, en baskets de running. Il y flotte une ambiance olfactive indescriptible. Autant de notes qui s’entrechoquent en attendant la symphonie finale des quelques parfums en devenir.

Ce soir, elle a prévenu son mari et ses filles de 10 et 14 ans qu’elle rentrera tard. Elle doit résoudre quelques questions techniques sur un jus en cours. «La création est un long processus, fastidieux et solitaire», explique-t-elle, vêtue de noir. Un noir corse, sa couleur préférée. Qui contraste avec l’étoile dorée qu’elle a accrochée à sa veste et sa chevelure blonde éthérée.

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Après avoir travaillé onze ans chez Guerlain, elle a rejoint Cartier en 2005 pour mettre en place l’offre de parfums sur mesure, puis diriger la création de la branche parfumerie. Elle a, depuis, fait naître 26 fragrances: des masculines, comme Roadster, Déclaration d’un soir et Envol, des féminines, comme Baiser volé, La Panthère et Eau de Cartier. Tirant le joaillier vers une parfumerie narrative et poétique.

On se trouve à deux pas du XIVe, où vous vivez depuis toujours. Qu’est-ce qui vous retient dans cet arrondissement?

J’ai été élevée dans une famille corse exilée. Nous vivions dans le même immeuble à l’échelle d’un village. Avec mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes cousins et cousines et tous les amis de l’île qui séjournaient chez ma grand-mère veuve. On retournait tous au pays un mois en été. Et c’est toujours le cas.

Vous avez eu un rapport très précoce avec les odeurs?

Oui, dès 3 ans, d’abord peut-être par mimétisme. Mon cousin plus âgé mettait tout sous son nez: ses tartines, son thé, ses frites, son figatellu grillé [saucisse de foie corse] entre deux tranches de pain Poilâne. C’était une vie très parfumée. L’olfaction ne demandait qu’à croître et embellir chez moi.

Plus tard, vous avez découvert les parfums en collectionnant les mignonnettes.

De manière très ludique et inconsciente. J’aimais ces petites bouteilles et j’étais la seule de mon groupe de copines à sentir les fragrances. Les autres ne s’intéressaient qu’aux flacons. Je pouvais reconnaître la plupart des jus de l’époque les yeux fermés.

Comme l’a dit Paulo Coelho, l’intuition est une science exacte. Quelque chose de très profond que l’on forge chaque jour en observant le monde de la manière la plus sensible qui soit

Comment avez-vous choisi d’en faire votre voie?

J’ai eu une éducation atypique, extrêmement libre. On ne m’a jamais dit ce qui serait bon que je fasse ou devienne. Je m’intéressais à l’architecture, mais aussi à la photographie, depuis que mon père m’avait offert son appareil reflex. Pour entrer à Paris Lumières, j’ai d’abord dû faire un DEUG de chimie et de physique. Quatre ans plus tard, les parents d’une amie m’ont parlé de la parfumerie. Ils trouvaient que j’étais faite pour ça, moi qui avais toujours le nez en avant pour parler d’un lieu ou d’un plat. J’ai alors rejoint l’Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire (ISIPCA), à Versailles.

Vous parlez beaucoup d’intuition…

Cela me passionne, oui. Travailler sur mon intuition, essayer de la comprendre, me permet de la défendre et la faire respecter. Elle n’a rien de fantaisiste et n’est jamais un caprice. C’est un atout que tout le monde devrait cultiver dans ce siècle que Malraux a prédit spirituel. Comme l’a dit Paulo Coelho, l’intuition est une science exacte. Quelque chose de très profond que l’on forge chaque jour en observant le monde de la manière la plus sensible qui soit.

A quelle occasion vous a-t-elle été très précieuse depuis que vous êtes chez Cartier?

Tout le temps. Dans tous mes jus. La Panthère, j’ai décidé que cela serait un chypre. Pour moi, c’était la forme la plus intelligente d’une séduction choisie. Depuis, cette base de parfum ne cesse de revenir dans la parfumerie, alors que c’était une famille abandonnée.

Et sur Carat, le dernier parfum de la maison présenté cet automne?

Je me suis concentrée sur le diamant et la manière dont il pourrait exister olfactivement. Je l’ai ressenti, touché, porté, expérimenté. Et senti que Carat ne devrait pas symboliser le diamant d’une vie que l’on se fait offrir à 50 ans, mais plutôt le petit qu’on reçoit à 18 ans pour se dire qu’on aura une vie pleine de lumière et de joie. Un joyau qui représente ce qu’on veut devenir.

Pile poil dans la tendance milléniale qui conquiert toujours plus la parfumerie…

En effet, cela va avec une vision de la femme qui a cours aujourd’hui, mais qui n’est certainement pas que milléniale. Elle représente aussi l’empowerment, le pouvoir au féminin, l’égalité.

En quoi le fait de travailler pour Cartier nourrit votre processus créatif?

Aujourd’hui, toutes les marques font ce qu’on appelle du storytelling. Les équipes marketing cherchent des histoires à raconter pour vendre un produit. Cette maison me nourrit de par son passé incroyable. Son héritage est une exhortation à prendre des risques, à inventer, à disrupter. Louis Cartier est un grand innovateur puisqu’il avait décidé d’utiliser le platine plutôt que l’or à l’époque.

Une histoire que vous avez aimé raconter?

Celle de Jeanne Toussaint. Une femme sans peur qui avait beaucoup d’audace. J’ai travaillé la fragrance Panthère de la même manière qu’elle a créé les mythiques broches Panthères pour des femmes à fort caractère.

Vous semblez faire partie de cette catégorie de femmes puissantes…

Pas sûr. J’ai la chance d’avoir un super job que peu de femmes ont, mais je n’ai pas l’impression d’être arrivée là grâce à une poigne particulière, ni à un plan de carrière. J’ai depuis toujours un tempérament totalement inconséquent: je n’ai pas conscience de la conséquence de mes actes. Donc je ne calcule rien et ne m’inquiète jamais.

La pyramide est une vue de l’esprit, une schématisation excessive qui se veut didactique mais qui prive les gens de la joie de comprendre un jus.

Cela peut être vu comme de la naïveté ou un point faible?

J’appelle cela ma sublime inconscience. On ne peut pas être créatif si on est conscient. La création est un geste, il faut qu’il soit libre, et non retenu par la raison. Picasso répétait souvent que tous les enfants sont créatifs, que la difficulté est de le rester.

Cartier est une bulle de liberté pour un parfumeur. Mais vous suivez tout de même certaines tendances, comme la note oud.

Très honnêtement, cela a été un grand débat dans la maison. Pendant quelques années j’ai refusé. Puis je suis entrée dans la danse avec une approche typiquement Cartier, donc très respectueuse de la culture moyen-orientale de l’oud et du parfum. Il me fallait un oud qui soit plus oud que tous les ouds. Très fort, animal, musqué, avec un effet patchouli boisé. D’une profondeur et d’une beauté incommensurables. Pas du coca-cola français ou du croissant américain.

Vous déplorez justement une uniformisation olfactive sur les marchés européens et américains…

Je suis la seule à la dénoncer parce que trop de gens sont pris dans un système qui génère cela. Aujourd’hui, 99% des marques n’ont pas de parfumeur. Un parfum choisi par une équipe marketing et créé par un sous-traitant reste un produit incertain qui va avoir besoin d’une égérie et de beaucoup de publicité.

Vous dites que les parfums ne devraient pas être conçus selon la traditionnelle pyramide olfactive.

Nos parfums n’ont pas de notes de tête, de cœur ou de fond. La pyramide est une vue de l’esprit, une schématisation excessive qui se veut didactique mais qui prive les gens de la joie de comprendre un jus. Je préfère la métaphore, tellement plus suggestive qu’une liste sans âme d’ingrédients. Pour moi, une fragrance est en trois dimensions. Une forme avec des molécules qui s’entrechoquent. Comme une parure de haute joaillerie, une architecture de Tadao Ando.

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