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La plage du Rix, sur l’île des Embiez, dans le Var.
© Bertrand Gardel

Îles (2/5)

Le sud de la France par ses îles: aux Embiez, un pastis insulaire

C’est sur cette seconde île que Paul Ricard décida de vivre ses dernières années. Comme Chateaubriand à Saint-Malo, Il y est enterré face à la mer. Tandis que dans l’île, l’empreinte de son empire anisé demeure omniprésente

Une photo trône dans la grande salle du café de la place, face à l’embarcadère de l’archipel des Embiez. Elle montre «le patron», Paul Ricard, aux côtés de celui qui fit de son entreprise l’un des lobbys les plus puissants de France: Charles Pasqua. Bienvenue dans le pastis insulaire le plus secret de la République. Coups d’éclat, coups de force, coups tordus… tout se négocia ici, à l’ombre des oliviers plantés sur la colline qui scrute la baie voisine de Six-Fours-les-Plages.

Ici, Ricard n’est pas qu’une marque. Encore moins un logo. C’est un état d’esprit. Une fierté. Une raison d’être. Achetés en 1958, les Embiez demeurent une résidence privée où les dirigeants internationaux du groupe de spiritueux – propriétaire d’Absolut Vodka et de plusieurs vignobles en Californie – viennent se retrouver loin des analystes financiers qui font la pluie et le beau temps sur le cours boursier de l’anisette la plus célèbre de la planète.

Face à la mer

On ne se promène pas sans but aux Embiez, une fois débarqué du bateau des «Iles Paul Ricard» sur laquelle, ce jour-là, une superbe Tesla immatriculée à Monaco s’est frayé un chemin entre les grappes de visiteurs. D’emblée, le petit guide distribué localement vous indique le lieu où il convient d’aller en pèlerinage: la tombe de Paul Ricard, décédé en 1997 et enterré face à la mer.

Chateaubriand hume, chaque jour, les embruns de la Manche depuis le Grand Bé, son rocher de Saint-Malo. Paul Ricard, lui, tutoie la Méditerranée aux côtés de son fils, décédé brutalement à 67 ans en 2012. Le relief, à cet endroit, ressemble aux Calanques de Marseille. Le mistral fait plier les arbres, rentre dans les crevasses, siffle aux oreilles. Charles Pasqua fut, des décennies durant, l’âme damnée de la famille. Directeur commercial, lobbyiste roi, redouté des politiques avant de le devenir lui-même. Gaulliste version service d’ordre. Puis ministre. Puis sénateur. Fernandel revu par Machiavel.

Le souvenir des dynasties

L’autre visage des Embiez se lit du côté de la presqu’île du grand Gaou. Un sentier, face au rivage. Quelques brasses faciles pour accoster sur le continent. L’archipel a raison de faire le fier. Végétation préservée, anciennes salines restaurées, souvenir de dynasties locales. A la table du sympathique hôtel Canoubié, Joël, employé de la direction départementale de l’environnement, détaille le patrimoine écologique à préserver de ces îles où tous les chemins portent les noms de personnalités de la science et de la médecine. Chemin Louis-Pasteur. Sentier Alain-Bombard.

A Bendor déjà, la jalousie de Paul Ricard envers les Grimaldi de Monaco affleurait. La voici confirmée. L’institut océanographique du lieu se vante d’avoir, le premier, accueilli le navigateur-biologiste-médecin qui traversa l’Atlantique en canot en 1952. Plus tard, Jacques-Yves Cousteau y fera halte. L’observatoire de la mer est né et il est toujours là, spécialisé entre autres dans les fameuses «boues rouges» qui polluèrent tant la Côte d'Azur. Quoi de plus symbolique que d’imaginer ici, sous le label Ricard, et via des fonds Ricard, des solutions pour purifier l’eau de mer?

Vendeur d’ivresse

Le pastis insulaire est corsé. 1958: l’achat des Embiez par la famille Ricard met la baie de Six-Fours-les-Plages sens dessus dessous. Le port de l’île, redessiné avec 700 anneaux, se veut le refuge du gotha. Hyères et Toulon renâclent. La vigne locale, remise en état et entretenue, commence à sortir un cru de qualité. Les Embiez deviennent des îles bannières, une sorte de laboratoire de la vie selon Ricard. Patricia, l’une des petites-filles du patriarche mort en 1997, est aujourd’hui une militante reconnue de la défense des océans.

La société Ricard lui alloue près de 800 000 euros par an. La caisse d’épargne de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur contribue également. Les 22 millions d’euros de chiffre d’affaires des deux îles familiales – Bendor et Les Embiez – sont opportunément mis de côté pour faire face à des campagnes «citoyennes». Charles Pasqua, disparu en 2015, riait à la fin de sa vie de l’habile réussite de ceux qui, avant toute chose, demeurent des «vendeurs d’alcool et d’ivresse»…

Il aimait la corrida

Place aux Embiez version hôtelière. Ces îles ne se visitent pas seulement pour le plaisir de parcourir, en deux heures de marche, le chemin de ronde qui les encercle. Temples de l’événementiel et du marketing, elles accueillent chaque année la remise de prix et le festival musical des «notes bleues». Les Arènes d’Embiez, à quelques pas de l’embarcadère, sont aussi là pour redire que le maître des lieux aimait la corrida. Chaque année, plus de 1500 personnes, toutes cadres du groupe, viennent s’y retrouver pour s’entendre décrire, sur fond de flot bleu azur, la stratégie de Ricard. «C’est une ville qui s’installe. Nos racines sont ici», note Jérôme Bono, patron de la communication du site. La glace peut fondre. Le pastis reste.


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