ÎLES (4/5)

Le sud de la France par ses îles: à Porquerolles, sur les traces de Simenon

Mai 1926: dans le tumulte des années folles de Montparnasse, l’épouse de Georges Simenon recherche un havre de paix pour son romancier de mari. Ce sera l’île varoise de Porquerolles, et les plaisirs du «Grand Langoustier». La quatrième de nos îles de France

«J’avais une drôle de petite maison, au bord de l’eau, au fond du port. Cette maison était flanquée d’une tour carrée assez inattendue […]. Le jardin était un fouillis de tamaris. J’avais fait construire une jetée où était amarré mon «pointu», c’est-à-dire le bateau de pêche de l’endroit, ainsi que deux petites embarcations.»

Eté 1934. L’écrivain belge Georges Simenon ne prête guère d’attention à l’issue fatale qui se prépare pour la IIIe République française et pour l’Europe entière. Son univers est celui du maquis qui hérisse les rochers, noyés dans la mer bleue. Refus de la réalité? Le 2 août, le vieux maréchal Hindenburg est mort à Berlin. Le 19 août, Adolf Hitler se fait proclamer Reichsführer, à la tête d’une Allemagne qu’il entend transformer en implacable machine de guerre.

Un coup de foudre

Simenon, lui, a 31 ans. Il ne vit, déjà, que pour l’écriture. Sa première femme, Tigy, peint et a longtemps nourri le couple en vendant ses toiles. En 1926, c’est elle qui a découvert Porquerolles, face à la presqu’île de Giens. Coup de foudre. Bohème, plage, anisette et littérature feront vite bon ménage. La cote de son romancier de mari flambe à Paris. Gallimard, flairant le filon Simenon, commence à le publier en 1933.

Plus de 80 ans après, les traces de l’ex-journaliste de la Gazette de Liège (sa ville natale, au bord de la Meuse) sont difficiles à retrouver sur l’île. Porquerolles et sa plage d’argent n’ont pourtant guère changé. Mieux: à une bonne heure de marche du petit bourg qui fait office de port, le Mas du Langoustier reste fidèle au décor campé par le père du commissaire Maigret dans Le Cercle des Mahé (Folio policier). Publié en 1946, juste après le carnage commis par l’occupant nazi – réfugié à La Rochelle, Simenon se gardera bien d’entrer en résistance, alimentant les soupçons sur d’éventuelles compromissions –, ce roman fait débarquer dans l’île un docteur habitué à y séjourner, pour retrouver une «pauvresse» dont le souvenir a bouleversé sa vie.

Comme souvent chez Simenon, la beauté naturelle des lieux n’est qu’un maigre rempart face à la folie des hommes. Le docteur Mahé se perd dans sa recherche d’un impossible amour. Les plages de sable blanc de l’île, les promenades à l’ombre des tamarins deviennent les linceuls de sa vie affective. La végétation luxuriante des pins et des arbousiers prend, soudain, l’allure d’un cercueil.

Les cigales et les criquets

Le Mas du Langoustier. Fin juin 2017. Les clients se pressent, dans le petit bus navette qui relie l’hôtel-restaurant au port, pour arriver à l’heure du déjeuner à cette table étoilée, rendez-vous gastronomique prisé de la Côte d'Azur. Détour par les salons de l’hôtel, ouverts sur une pinède où le son strident des cigales et des criquets rythme le va-et-vient du personnel. On imagine Simenon, attablé ici, devant une pile de livres et de journaux, ou commentant sa pêche du jour ramenée dans la cale de son «pointu».

Dans sa nouvelle «Le Grand Langoustier», écrite au début des années trente mais publiée seulement en 1938, l’auteur, qui achèvera sa vie en Suisse (il décéda à Lausanne en 1989), raconte l’excentricité de ces lieux alors si loin du monde et du continent. Son héros, un aventurier britannique taillé à son image rêvée, fait face à un vieil officier de marine perdu dans ses parages insulaires. Effet miroir. Le Simenon de Porquerolles est un ermite qui flirte avec l’aventure par écriture interposée. Au jour le jour, l’homme ne s’aventure jamais loin sur son embarcation, et il passe ses journées dans la tour de sa demeure, à maltraiter dès l’aube sa machine à écrire.

Mission impossible

Tout est néanmoins encore en place pour une énigme que le commissaire Maigret pourrait tenter d’élucider. L’heure du déjeuner approche. Au Mas du Langoustier, trois couples de touristes scandinaves reviennent de la piscine, lovée dans une crique à dix minutes de marche. Passer une soirée à Porquerolles est, pour beaucoup de visiteurs d’un jour, une mission impossible. Les derniers bateaux repartent vers la côte avant 20 heures. La plupart des hôtels affichent complet. Et les villas à louer, comme celles à vendre, des tarifs dignes de Saint-Tropez.

L’île de Simenon – son fils Marc, décédé en 1999, y vécut ensuite, marié à l’actrice Mylène Demongeot – n’est plus bohème qu’en surface. L’heure est aux vélos de location, que les visiteurs s’arrachent aussitôt descendus des bateaux. On ne marche guère, alors que les sentiers de randonnée invitent à la flânerie pédestre. Le rendez-vous le plus prisé de la place du village est le glacier Coco Frio. Et si, demain, les deux policiers municipaux en poste dans l’île découvraient un cadavre et perquisitionnaient ce yacht ancré dans la marina, exploitée par les Ports Toulon Provence?

Retrouver Justine…

La drôle de petite maison de Simenon ressemblait à celles-ci. Sauf qu’aujourd’hui, des palissades préservent les jardins du regard des badauds. En 1949, bien après la guerre durant laquelle les trafics en tous genres prospérèrent, Maigret est revenu à Porquerolles. Objectif: y retrouver Justine, une mère maquerelle azuréenne réfugiée dans l’île avec son caïd de fils.

Le commissaire est alangui. Il goûte la fraîcheur des matins, accepte le pastis des voisins, se lie d’amitié avec un ancien inspecteur de Scotland Yard échoué sur ces rochers. On croirait presque que Maigret va demeurer ici. Mais il décide, une fois le coupable trouvé, de refermer la parenthèse. Comme Simenon qui, à partir des années 50, tournera pour toujours le dos à son «coin de paradis».


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