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Le sud de la France par ses îles: sur les rochers de Riou, de Monte-Cristo à Saint-Ex

Cet archipel inhabité nargue les calanques de Marseille. C’est là qu’en 1844, Alexandre Dumas songea à loger le trésor du fameux comte, évadé du sinistre château d’If voisin. Et c’est ici que s’écrasa, en juillet 1944, le P38 du non moins fameux aviateur

On aimerait tant y accoster. Vu du chemin de Sormiou qui progresse dans les calanques, l’archipel de Riou mord le grand large. Pas un signe de présence humaine dans les méandres de ses falaises calcaires blanches, assaillies par la Méditerranée. Pas de vestiges visibles d’un fortin, d’une tour génoise ou d’un affût d’artillerie allemand abandonné par l’occupant après le débarquement des Alliés en Provence, à la mi-août 1944…

Acquis dans les années 1990 par le Conservatoire français du littoral, Riou garde ses mystères à distance des visiteurs. Impossible, donc, comme on l’envisageait, d’y partir sur les traces d’Alexandre Dumas, venu ici dans les années 1840 en repérages pour son Comte de Monte-Cristo

Monte-Cristo. Une intrigue de légende née, dit-on, au détour d’une marche sur le sentier des contrebandiers qui traverse cet archipel désolé, mais prisé pendant des siècles par les trafiquants et les pirates qui se ruaient sur les épaves fracassées contre les redoutables rochers de La Jarre, du Petit Congloué ou du Grand Congloué. Rappel historique: lorsque Dumas imagine le personnage d’Edmond Dantès, le règne du trop bourgeois Louis-Philippe d’Orléans est secoué par les révoltes populaires. Le romancier – qui cisèle ses intrigues à quatre mains avec le chroniqueur Auguste Maquet, auquel il volera la vedette – a besoin d’un décor.

Son personnage, il le sait déjà, sera inspiré de son père, le général mulâtre (métis haïtien) Thomas de La Pailleterie, et de son parrain, le maréchal Brune, un des plus proches compagnons d’armes de l’empereur. Et pour faire naître la légende, le lieu est tout trouvé: le château d’If, prison légendaire de la baie de Marseille, vers laquelle affluent chaque jour les vétérans des armées impériales devenus ouvriers, ou contremaîtres dans les savonneries. Reste à trouver un sanctuaire pour le trésor de l’abbé Faria, instrument de la revanche de Dantès, son ex-compagnon de geôle. L’île de Riou est visible depuis le château d’If. Des pirates barbaresques, dit la légende locale, y auraient dissimulé des milliers de pièces d’or volées aux naufragés…

Les maîtres: les contrebandiers

Riou, terre à trésor? Le mythe a toujours accompagné ce chapelet d’îles, que les bateaux de touristes en route vers les Calanques contournent aujourd’hui à l’écart des récifs. Remarquez cette grotte, creusée dans l’étroite baie de Monastério. Ou les fondations de cette baraque, accrochée jadis au chemin grimpant vers le col de la Culatte. Quand Alexandre Dumas se fait débarquer par des pêcheurs sur place, aux alentours de 1842, les contrebandiers y règnent en maîtres.

Sur les plages, aucun nageur, mais des centaines d’ouvriers des sablières, qui remplissent des barges amarrées aux rochers. Le romancier interroge, plusieurs livres sur les «barbaresques» sous le bras. C’est de Riou que ces derniers – les vétérans désœuvrés de la marine napoléonienne avaient, à cette époque, largement remplacé les pirates mauresques – partaient à l’abordage des navires croisant au large. Il note. Les noms des criques, les crevasses rocheuses, les surnoms des marins s’entassent dans ses carnets.

Auguste Maquet, un jaloux

Dumas repère une caverne, près du Baou rouge, où l’abbé Faria pourrait avoir caché son fameux trésor. Il fait un croquis, qu’il envoie par malle postale à son coauteur, demeuré à Paris. Problème: Auguste Maquet, écrivain romantique jaloux de l’imagination fertile de son associé – il attaquera plus tard Alexandre Dumas en justice pour «impayés» – ne prise guère Marseille et son vieux port, constellé d’établissements de mauvaise réputation. Mieux vaut, selon lui, puiser pour le roman dans le mythe impérial, dont tant de Français restent à l'époque avides et nostalgiques.

Riou est, en plus, d’après Maquet, trop proche du château d’If, donc trop peu propice à l’imagination. Les deux hommes tombent d’accord à une terrasse de café parisienne, près de la Madeleine. Mieux vaut, pour cet abbé Faria reclus et promis à la mort en captivité, un décor à l’italienne inspiré de l’île d’Elbe, où l’empereur séjourna en exil. Le relief acéré de l’île de Montecristo, située entre la Corse et l’Italie, à une quarantaine de kilomètres de l’île d’Elbe, fera bien mieux l’affaire.

Une épave d’avion…

Retour à Riou, sur les traces d’une autre légende. Luc Vanrell est un plongeur marseillais expérimenté. C’est lui qui, en mai 2000, a identifié à plus de 80 mètres de fond une épave d’avion au large de l’archipel. Il faudra une dizaine d’années pour que, d’expertises en missions de fouille sous-marine, l’appareil soit finalement identifié. Son modèle: un P38 Lightning, l’avion de reconnaissance le plus utilisé par l’US Air Force durant la Seconde Guerre mondiale. Son pilote, abattu le 31 juillet 1944: l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry, auteur du Petit Prince.

L’île de Riou a son deuxième héros, et son second roman, plus vrai que nature. En 2008, un ancien pilote de la Luftwaffe, Horst Rippert, est retrouvé par Luc Vanrell et deux amis allemands. L’homme – décédé en 2013 – faisait partie de l’escadre de chasse basée sur l’aérodrome des Milles, situé à proximité d’Aix-en-Provence. Il raconte sa patrouille, l’ombre fugitive du P38 venu photographier les côtes deux semaines avant le débarquement allié. Il montre l’île de Riou sur la carte, et affirme qu’il n’aurait jamais tiré s’il avait su que «Saint-Ex» tenait les commandes. Certains de ses ex-compagnons d’armes le diront mythomane. Les rochers de Riou préservent jalousement leurs secrets.


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