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Mode

Je suis le mâle aimé

Stéphane Bonvin est rentré de Milan où paradait la mode masculine de l’automne prochain. Il y a vu s’affirmer le culte des habits anciens et des hommes matures. Si?

20 ans. 20 ans et toute la vieillesse devant soi. 20 ans et l’envie de réciter «O temps, accélère ton vol». 20 ans, le plus bel âge d’une vie? Le moment idéal, en tout cas, pour entamer une recherche de paternité.

Old is cool. Cela fait un moment qu’en matière de culture pop, cette quête de la maturité éternelle s’est déclenchée. Du côté de la mode, peut-être tout cela s’est-il cristallisé quand des blogueurs comme le Sartorialist ont commencé à photographier des personnes âgées dont la valeur d’élégance se mesurait au nombre des années. Et du côté du rock, cette machine à fabriquer de la fureur de vivre, qui sont les stars les plus admirées? Les vieux, les rescapés qui sortent des biographies à tour de bras et viennent raconter, le visage plus ridé qu’un raisin sec, comment c’était mieux avant. Même Leonardo Di Caprio, naguère archétype du blond tout lisse, a élargi son aura depuis qu’il s’est vieilli pour jouer Edgar Hoover sous la caméra de Clint Eastwood (tiens, encore un jeunot). Pour les hommes: old is the new black!

Bien sûr, cela fait dix ans que la mode des podiums, du luxe et des magazines célèbre le retour du costume tailleur à l’ancienne, des codes vestimentaires hérités des daddies cool. Bien sûr, cette nostalgie tient au formidable essor du marché chinois: là-bas, en Chine, ce sont les hommes qui dépensent le plus (et pas les femmes, comme en Occident); là-bas, ces clients veulent une mode classique, de la reconnaissance, des codes néo-cons’.

Reste qu’à Milan, trois défilés au moins ont franchi un pas de plus dans le réveil d’une forme de virilité à l’ancienne. Cela tombe bien, c’était les trois shows les plus beaux.

Umit Benan, pour commencer. D’origine turque, ayant étudié en Suisse, ce nouveau venu fait défiler des types qu’il scoute dans la rue, des cabossés à large barbe, des quadras qui marchent de traviole ou de ces tatoués qui passent leur temps, dans les parcs, à pousser des pièces de jeu d’échecs, de leurs mains bronzées aux ongles noirs. Cette galaxie masculine aurait semblé insupportable il y a trois ans. Elle est aujourd’hui d’une fraîcheur et d’un glamour libertaires. On est à mille miles, ici, des figures maigres, androgynes et adolescentes, exaltées par Hedi Slimane, au début des années 2000. Les habits d’Umit Benan, leur élégance: bruts, précis, drôles et toujours un poil (plusieurs poils, en fait, tant chez lui on a le poil noir, dur et dru) irrévérencieux. Pour 2012, le designer a dessiné une collection militaire, avec des manteaux et des vestes impeccablement coupés dans des draps verts, et des vareuses XXL. L’allure d’une armée, un jour de démobilisation: saharienne à poches Army et pantalon de pyjama jaune – comme si leur propriétaire venait de les voler en passant devant un étendage de lessive. Verdict: triple A.

Chez Prada, si les mannequins sont souvent aussi matures, le propos est plus policé, bien sûr. La marque, qui s’apprête à ouvrir, à Genève, son premier magasin romand, a embauché une incroyable brochette d’acteurs pour son défilé (Adrien Brody, Tim Roth, etc.). La silhouette est allongée, tout découle d’un manteau redingote façon XIXe siècle. Cols hauts, gilets, emprunts visibles au costume historique (chose devenue archi-rare dans la mode, voire conspuée). Imprimé pistolets, effigies de gladiateurs travaillées en ronde-bosse sur les chaussures, rayures de concierge d’hôtel: à la presse, Miuccia Prada dit avoir voulu vêtir une parodie du pouvoir masculin et de la puissance virile. N’empêche. Le résultat est élégant, bluffant. Et n’est-ce pas la désirabilité de ce male power que le public a retenu, quand il a acclamé la parade des stars?

Chez Jil Sander. Ici, sous la direction de Raf Simons, tout est brouillard noir. Les costumes sont sculptés par des coutures qui en font des objets aussi précis que des corsets. Des silhouettes enveloppées de trenchs de cuir ou de coton enduits de noir luisant émergent de la nuit. Pour déjouer l’envie de relier ces impers avec d’autres de brune mémoire, les mannequins ont l’air d’anges fragiles et têtus. Qu’ils se retournent, et ils dévoilent dans leur dos, des détails qui relèvent de l’enfance tendre: col de petit costume de marin, dessins naïfs, dinosaures brodés. Quelle beauté et quelle intelligence dans la réappropriation de ces figures über-viriles refoulées ou naguère démodées.

Tout cela reste bien loin du consommateur de base, de son costume d’affaires ou de ses jeans du samedi? Pas tant que ça, tellement, l’automne prochain, les vitrines devraient regorger de manteaux puissants, de costumes virilement normés, de parkas pour gentlemen-farmers, de laines bouillies, de cuirs et de mailles épaisses.

L’homme nouveau est arrivé. Il est beau, classe, libre, il assume sa virilité. Il ressemble à son grand-père.

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