élégance américaine

TAILLEUR de (co) stars

Thuriféraire de l’Oncle Sam, le tailleur et chausseur parisien Gérard Sené a bâti sa marque de mode masculine en s’inspirant de pièces emblématiques du vestiaire américain. Il habille des vedettes du cinéma et du show-business. Et cultive un regard piquant sur la mode

Un goût d’Amérique. La langue d’Audiard dans une bouche qui célèbre l’Oncle Sam à tout va. Gérard Sené est un tchatcheur. Pas du genre de ceux qui prennent en otage leur interlocuteur à qui ils font porter un miroir. L’homme parle, parce qu’il est passionné, d’abord. Ensuite, parce qu’«il faut toujours avoir du temps pour discuter. Les gens qui n’en ont pas, c’est terrible.» Depuis bientôt vingt ans, le tailleur et chausseur des stars parisien cultive son image de l’Amérique, dans toutes ses collections de mode masculine.

Sa faconde, il l’a rodée sur les marchés de la fripe: «Emigrés de Corrèze, mes parents sont arrivés à Paris. On habitait à Montreuil et aux puces on vendait déjà des 501 et des T-shirts Fruit of the Loom. On était élevés à la sauce US. On ne voyait que des américaines, des Buick, des Studebaker. On vivait avec ça.» Ça? Le rêve américain à portée de gamin: un gosse né en 1944 qui grenouillait autour de la base versaillaise des GI exportés par les Etats-Unis en Europe au lendemain de la guerre. «On mettait nos Levi’s et nos T-shirts et on se prenait pour James Dean, Paul Newman et Steeve McQueen.»

A 14 ans, l’homme est tombé dans la marmite de la confection, par hasard. «J’ai fait de la femme pendant trente ans. Puis j’ai vendu mes affaires. Trop jeune à l’époque pour ne rien faire, je me suis dit: tu vas remettre ton adolescence au goût du jour. Donc je me suis mis à faire de l’homme, dans l’idée de reproduire cet héritage.»

Gérard Sené démarre son ­concept avec en tête ses rêves d’Amérique et la célérité d’une Chevrolet Camaro lancée pleins gaz. L’idée était de faire revivre des pièces phares du vestiaire américain, en les adaptant au goût du jour. Avec comme point de départ le culte du cinéma. «Je suis né avec Robert Mitchum et Gregory Peck dans Les Nerfs à vif . La première image pour moi: des mecs qui se battent pour prendre le pouvoir. Les mêmes conneries qui nous poursuivent aujourd’hui.» Le cinéma américain, ses durs et ses carrures de mec. Aussi le début de la frime: «C’était la période où on inventait chaque jour un truc pour le «paraître». Les voitures étaient démesurées. L’eldorado quoi.»

Ses références absolues? «Elvis, même si on peut considérer qu’il a fait des daubes parfois. C’est le plus caméléon de tous. Le mec a été à l’origine de toute la sape des 50’s. C’est lui qui a imposé ce style avec son tailleur, les Lansky Brothers de Memphis. Ce sont des gars qui ont tout inventé. Ils ont lancé de vraies modes, par exemple le style chicanos . Et puis James Dean. Pas le «jeaner» qu’on imagine, une fausse image due au film Géant . C’était un «sapeur» d’une violence redoutable. Et puis Kennedy, la sape intégrale, la classe à l’état pur. Il en reste des images incroyables. A se demander comment on peut rayonner comme ça. Moi, je ne suis pas dans la Pedro attitude, mais je peux vibrer devant un mec. Y a un moment où vous habillez un gars, vous lui mettez un costume, il marche, et là il vous transforme tout.»

Outre ses épaules caractéristiques, la mode américaine est pour lui caractérisée par les revers des vestes: «Dans les années 40-50, ils étaient très larges. Ils sont devenus très étroits à partir des années 55-60. Elvis a lancé le mouvement, c’était la rebelle attitude, la volonté de contrecarrer ses pairs. C’est lui qui a coupé le cordon avec les décennies précédentes. Il fallait tuer le père.»

Les années 60 et le début d’un nouveau style. «Avec aussi Buddy Holly, les Temptations, James Brown… A chaque période, ils ont réinventé un style, jusque dans les années 80, quand les Italiens ont pris la planète avec leurs fringues. Armani est arrivé. Il a commencé par prendre le cinéma. Mais avant ça, l’hawaïenne, elle est pas sortie de Florence ou de Milan. On leur crache souvent à la gueule, mais les Américains ont inventé des détails capitaux. La veste des vendeurs de voitures par exemple. Une veste à trois poches plaquées, avec une fente marteau. Pas comme les «créateurs» d’aujourd’hui. Un gars comme Hedi Slimane, il fait un petit revers. Il se l’approprie. Mais il l’a volé à l’Amérique. Il l’a volé à Elvis!»

Pour Gérard Sené il n’y a plus de mode, uniquement du marketing. Tout a été inventé déjà, et le vestiaire américain dans lequel puiser aujourd’hui est central. «Ralph Lauren, c’est une histoire de marketing. Aujourd’hui vous pouvez raconter n’importe quoi, grâce à la pub, les gens vous croient. Ralph Lauren prétend qu’il est le style bostonien. Mais si quelqu’un représente Boston c’est bien la famille Kennedy! Rien à voir dans l’esprit avec Ralph Lauren, qui est tombé au bon moment, avec l’ambition de se développer et de l’argent pour avoir des magasins partout.»

Autre exemple: «Un mec comme Tom Ford. Il s’est mis à faire des revers très larges. Il a en fait refait le costume de James Stewart dans La Corde d’Hitchcock. Il s’est pas cassé la tête le gars, et on le prend pour un génie. Lui, il vole le costume et il dit: «Moi une nuit, je me suis réveillé avec mon chien et puis voilà, j’ai fait ce costume.» Moi, j’ai l’honnêteté de dire à mes clients d’où vient mon inspiration.»

Une inspiration qui a ses limites: «Quand je fais un costume, je veux pas que le gars il ressemble à Cary Grant. Et même si le gars est genre Robert Mitchum, je reste toujours dans l’esprit qu’on est en 2012. C’est pas du déguisement. C’est dans une famille, mais je cultive ça avec de l’humour et du second degré. J’habille pas un client de façon primaire.»

Le rêve, sans la nostalgie. Un modèle, mais avec une forme ­contemporaine, par exemple une épaule à la mode d’aujourd’hui. «Si je fais le costume de Fred Astaire, la veste croisée ou son frac, il est obligé d’être moderne parce qu’il va se retrouver sur les fesses d’un barbiquet de 24 ou 25 ans. C’est une adaptation permanente au goût du jour. C’est puisé à cette source mais réinterprété. Sans quoi ça ne serait pas mettable.»

«On ne peut plus faire ce qu’on faisait il y a quarante ans. Aujourd’hui, le vêtement doit être construit différemment, on n’en a plus la même utilisation. Les vieux n’écrivent pas le futur. Ce sont les jeunes qui représentent l’avenir. La nouvelle génération, elle va vers un nouvel univers et point barre. Le gars qui veut pas lui faire confiance, c’est tant pis pour lui.»

En majorité, les clients de Gérard Sené sont «des jeunes mecs». «Tous les gars de la télé viennent chez moi. Ils ont compris qu’ailleurs ils allaient servir de cintre et que chez moi j’allais affirmer leur personnalité, car je ­conçois les choses d’une façon différente. Je sais cultiver un brin d’excentricité. J’ai créé une certaine rebelle attitude.»

Une attitude dans laquelle se reconnaissent également les anciens: Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Gérard Lanvin et tant d’autres. «En partant à Los Angeles, Mathieu Kassovitz s’était fait faire le costume que Clint East­wood portait dans les années 60: un costume droit aux revers croisés et très étroits. Le gars, il partait à Hollywood, du coup il s’habillait. Alors qu’on dirait un ouvrier de chantier dans la journée. Je trouve ça intéressant.» Comme il trouve intéressants les anonymes qui viennent chez lui, en masse: «Je représente un univers où les mecs flambent encore. Pas des abrutis premier degré qui cherchent à impressionner. Mais des gens qui veulent s’habiller.» Et qui aiment l’Amérique.

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