C’est sans doute le plus discret des hommes évoluant dans le monde de la mode. Malgré les succès et sa longévité, Walter Steiger, qui aime à se définir comme bottier, a la modestie indélébile. Et une sorte de «suissitude» qui le pousse à ne pas enchérir lorsque tout va bien, se laisser presque oublier, attendre qu’on le découvre, ou qu’on le redécouvre. Mais à l’issue de la dernière Fashion Week parisienne, il fut bien obligé de faire un peu de bruit, hélas, vu qu’il ouvrait un atelier et une boutique de sur-mesure au 33, avenue Matignon.

A la soirée d’inauguration, il y avait la presse, des amis, ses deux fils, des clients, des fidèles, des employés et son cousin, Albert Kriemler, l’homme qui a fait le succès de la marque Akris. En les voyant ensemble, on s’est dit qu’ils étaient faits de la même eau. Un talent fou, un amour de la ligne pure, un goût pour le luxe simple et pour la discrétion. Tous les deux ont été et sont copiés, ils le savent, en sourient avec un haussement d’épaules difficile à interpréter, et… pas de vague surtout, pas de vague! Comme s’ils devaient payer le tribut de leur succès par une abnégation silencieuse…

D’autres noms de chausseurs ont été célébrés et scandés à l’envi dans les magazines et jusque dans les séries télévisées, Sex & the City en tête et qui a fait beaucoup pour l’industrie de la chaussure haut de gamme… On n’y a jamais entendu évoquer le nom de ­Walter Steiger, mais on aurait pu: ses escarpins, à la ligne sublime, avec cette arabesque qui souligne la cambrure comme une signature, sont sans doute les plus beaux qui soient.

Cuir glacé

Dans sa nouvelle boutique de l’avenue Matignon, on découvre des chaussures masculines strassées, d’autres cloutées, des bottes en fourrure ou une paire en croco, mais ce qui attire le regard, ce sont les pièces d’apparence les plus simples: ces souliers d’homme sans couture, sorte de gants de pieds, qu’il a créés à l’origine pour lui-même, ou encore ces escarpins de femme, en cuir glacé, à la couleur irrégulière, qui délivrent un message ambigu avec leur air d’avoir été déjà portés, et pourtant infiniment précieux…

Le Temps: Pourquoi choisir cette période particulière pour ouvrir votre atelier de sur-mesure?

Walter Steiger: Il y a un raisonnement derrière tout cela et plusieurs réponses… D’abord, parce que c’est mon métier! C’était mon rêve d’apprenti d’avoir un jour ma maison et mon atelier à Paris. J’ai fait mon apprentissage en Suisse alémanique, parce que, à Genève, où j’ai grandi, il était impossible d’apprendre ce métier. Mais je crois que le catalyseur, ce fut lorsque mes fils ont décidé de travailler avec moi… Ces dernières années, mes affaires marchaient bien, je ne m’en occupais pas, on ne parlait pas de moi dans la presse, mais comme mon ego n’est pas aussi important que ça, je m’en portais très bien. Puis mes fils ont décidé de me rejoindre. Le plus grand, Giulio, qui a 27 ans, faisait des études de lettres, mais ça ne l’emballait pas. Il a suivi ensuite une école à Milan pour apprendre la technique de la chaussure, le patronage, je lui ai fait faire des stages dans des usines, puis il a ouvert notre boutique de Londres. Entre-temps, Paul, le deuxième, a étudié l’économie à l’Université à Genève, puis il a fait un stage chez un couturier à New York, Oscar de la Renta pour ne pas le nommer, et maintenant il s’occupe de mon magasin de New York…

– Ce qui n’explique pas le choix du sur-mesure…

– Si vous cherchez l’excellence, dans les métiers d’art, c’est en France que vous la trouvez. Si un homme veut se faire des chemises sur mesure, il va chez Charvet. Vous avez des grands couturiers, des grands joailliers; on peut tout faire sur mesure. Or je trouvais que, dans la chaussure, cela manquait…

– Vous voulez dire qu’à Paris les chausseurs sur mesure manquent? Il y a quand même ­Massaro, John Lobb…

– Massaro, c’est le seul qui fait encore de la femme selon la tradition.

– D’ailleurs, vous avez engagé un jeune garçon qui est bottier, et qui m’a dit qu’il avait travaillé une année chez Massaro. Il n’y a qu’à Paris qu’on forme encore de jeunes artisans?

– Je crois: en Italie, les plus jeunes artisans, ils ont plus de 60 ans! Et il n’y a pas de renouveau, pas d’apprentissage, rien… Alors que, en France, il n’y en a pas beaucoup, mais dans tous les métiers d’art vous trouvez des gens qui ont la passion. Et un système qui permet d’acquérir une formation.

– L’époque pour se lancer dans le sur-mesure est particulière: elle est à la fois porteuse et en même temps décourageante…

– Je crois qu’il y a toujours une clientèle pour cela. 2200 euros, c’est cher pour une paire de chaussures, mais beaucoup de gens peuvent se le permettre. Pour faire une paire de chaussures sur mesure, nous prenons vos mesures, nous faisons une forme qui vous est personnelle, que nous gardons, nous réalisons une paire de chaussures d’essai d’abord et ensuite la paire définitive.

– Cet objet-là n’est pas anodin: une chaussure sur mesure, c’est le fantasme ultime?

– Puisque vous le dites… Moi, je pense qu’il y a autre chose et c’est aussi l’une des raisons pour laquelle j’ai ouvert cet atelier. Aujourd’hui, on banalise tout. Or le vrai luxe, c’est quand même de posséder quelque chose de tout à fait personnel et pas des objets fabriqués à des milliers d’exemplaires… La fabrication des chaussures est de plus en plus délocalisée. Nous, on produit en France, et ça aussi c’est exclusif.

– Avez-vous déjà eu des commandes?

– Oui. Bon, on n’en a pas eu beaucoup… On vient juste d’ouvrir! Mais la semaine dernière, alors qu’on était encore en travaux, on a déjà eu deux clients, un homme et une femme, qui sont venus commander des paires. La femme a commandé celle-là (ndlr: voir photographie en p. 43), un modèle classique. Mais avec des strass.

– Quand on voit ce talon-là, qui est bombé, à l’inverse d’un talon bobine, on reconnaît immédiatement votre style.

– Ce talon-là, quand je l’ai fait, les femmes tombaient dans la boutique. Pourtant, le point de chute était le même. Elles ne tombaient pas vraiment, en réalité, mais elles disaient: «Je ne tiens pas debout!» C’était psychologique… C’est l’endroit sur lequel on marche qui est important, pas la ligne courbe qui est l’extérieur.

– Comment vous l’appelez d’ailleurs ce talon?

– Vous savez, moi je ne donne pas de nom… Je garde ce talon dans la collection, parce qu’il a du style et qu’il est difficile de créer des talons bas en ce moment. Une nouveauté, il faut qu’elle soit à la mode. Ça, ce n’est pas une nouveauté, mais ça a une certaine ligne. Peut-être qu’on reviendra un jour aux talons bas, et peut-être alors que je créerai un nouveau talon.

– La simplicité de la ligne aussi, c’est votre signature. On sent qu’on ne peut rien enlever.

– J’essaie toujours d’enlever le maximum. Je ne suis pas un décorateur de chaussures, moi. C’est la ligne qui m’importe, les proportions.

– Ces escarpins ont l’air d’avoir subi un traitement particulier, comme s’ils avaient été glacés…

– Voilà, c’est glacé, c’est le mot qu’on emploie. Ils sont faits avec un cuir qui est tanné et qui n’a pas de couleur. On les cire jusqu’à obtenir cet effet. On peut les réaliser de toutes les couleurs. Le cuir est coloré sur la forme, ce qui donne ce transparent.

– C’est un traitement qui est généralement réservé aux chaussures pour hommes, non?

– En le faisant pour les hommes, je me suis dit: mais pourquoi ne pas le faire aussi pour les femmes? Et je trouve que sur un escarpin, c’est très beau. Cela leur donne un côté artisanal.

– Une chaussure, c’est une structure complexe: on doit tenir sans perdre l’équilibre à plusieurs centimètres au-dessus du sol, ça doit être confortable, l’arche doit être bien placée…

– Les chaussures, c’est une architecture-sculpture. Le plus important, c’est la forme. Un vêtement, c’est flou, ça bouge, on est plus libre quand on crée des vêtements. Avec une chaussure, on est toujours dépendant du chaussant, on ne peut pas faire n’importe quoi, parce qu’il y a des limites.

– Une chaussure peut changer aussi une démarche…

– J’ai commencé à l’époque de Courrèges. Lui, il disait: «La femme moderne, c’est la femme qui marche.» C’était l’époque des talons bas et des formes carrées. La femme marchait différemment, elle avait une démarche moderne. Maintenant, c’est autre chose, avec les talons hauts…

– En parlant de vêtements, vous avez travaillé pour de grands couturiers et stylistes dans les années 70 et 80. Avez-vous le sentiment qu’à cette époque-là il y avait une liberté de créativité plus grande qu’aujourd’hui? Ou le contraire?

– C’était une époque qui était, à mon avis, très libre et merveilleuse. Il y avait beaucoup de créateurs – on les appelait les créateurs. Ils faisaient ce qui leur plaisait et non ce qui se vendait. Et d’ailleurs, c’est pour ça que beaucoup ont dû arrêter: ça ne marchait pas. Alors qu’aujourd’hui, dans les grands groupes, on trouve des directeurs artistiques. C’est amusant d’ailleurs comme les noms ont changé… Et ceux-ci sont très concernés par les ventes. C’est aussi un peu pour cela que j’ai créé mon atelier de création. Pour vraiment créer, il faut pouvoir faire des choses hors du commun, pas forcément commerciales, dans des matières aussi exceptionnelles. Comme par exemple…

– Comme par exemple cette botte en croco?

– Vous avez vu? Elle est d’une seule pièce, elle n’a pas de couture! Vous ne trouverez cela que chez moi.

– En regardant cette photo de Helmut Newton, sur un des murs de votre atelier – un pied chaussé d’un de vos escarpins, vu de dos –, on comprend toute la sensualité que dégage une chaussure. Cette photo est plus forte que si l’on voyait la femme nue!

– C’est vrai. D’ailleurs, je crois que c’était une des photos que Helmut Newton préférait. Quand il a fait sa rétrospective à New York, toutes les colonnes étaient recouvertes avec cette image, où on voit le nom Walter Steiger sur la semelle. C’était à la fois fantastique et terrible, car l’ouverture était prévue le 15 septembre 2001. L’exposition a eu lieu quand même, mais il n’y a pas eu de grands trucs dans la presse…

– Y a-t-il une chaussure que vous rêveriez de pouvoir réaliser et qui est impossible?

– Non (rires). J’essaye de réfléchir… Si, il y a des proportions, par exemple, que l’on ne peut atteindre. Pendant longtemps, j’avais essayé d’allonger les cambrures au maximum, mais au moment où j’y parvenais, la chaussure ne fonctionnait plus, ne chaussait plus, parce que le pied n’a pas cette cambrure. On ne pouvait pas la porter.

– Il y a peut-être des chaussures qu’on ne peut porter, mais cette paire-là, pour homme, sans lacets, sans élastique, je me demande comment on peut y entrer? Ça ressemble à un compromis entre une bottine et une chaussure. Comment s’appellent-elles?

– Ça, c’est un truc que j’ai inventé. Ce n’est pas du tout une bottine, c’est une chaussure fermée sans lacets. Je les faisais seulement pour moi depuis une dizaine d’années. Et puis je les ai mises dans la collection.

– Quelle était l’idée derrière cette chaussure?

– On ne peut pas faire plus simple! Mais il fallait que je trouve le moyen de rentrer le pied sans élastique. Il existe des chaussures comme ça avec des petits élastiques sur les côtés, mais je n’aime pas. Soit je mets un vrai élastique sur le coup de pied, qui sert à quelque chose dans la ligne, soit pas d’élastique du tout. Et donc le moyen d’entrer sans élastique, c’était de ne pas avoir de contrefort. Tout le monde ne peut pas porter ce genre de modèle. Il y a beaucoup d’hommes qui marchent à côté de leurs chaussures, s’ils n’ont pas de contrefort. Moi, j’ai de la chance d’avoir des pieds droits. C’est un modèle qui doit être très ajusté sinon, ça flotte. Il doit être très précis. On ne peut le réaliser qu’en sur-mesure.

– C’est comme une deuxième peau…

– Oui, c’est comme un gant.

– Avez-vous encore beaucoup de modèles étranges dans vos archives?

– Je n’ai aucune archive, rien du tout. La mode, c’est l’instant. C’est pour ça que je ne garde rien.

– Vous jetez tout, tous vos dessins?

– Tout… D’ailleurs, vous savez comment on a pu faire ce livre*? On était abonné à L’Argus de la presse, et j’avais plein de coupures de presse dans les tiroirs de mon bureau qu’avaient gardées les gens avec qui je travaillais. On les a retrouvées et on a fait ce livre avec ces photos, là. Et le texte, c’est un ami d’enfance de mon fils qui l’a écrit…

– Est-ce qu’il y a eu des faux pas dans votre carrière?

– Oui, ça existe, il y a eu des saisons, il y a eu des modèles, si je les revois aujourd’hui, je me demande comment j’ai fait pour faire ce truc-là! Personne ne peut faire que des choses parfaites.

– Cet escarpin au cuir glacé, vous êtes sûr qu’il ne peut être fabriqué que sur mesure? Vous ne songez pas à le créer pour la collection de la boutique?

– Peut-être… Cet atelier de sur-mesure, c’est un peu un laboratoire d’idées, où la créativité prime, sans se demander si le modèle va se vendre ou pas. C’est comme la haute couture: on fait des essais et ensuite on peut penser à l’appliquer dans le prêt-à-porter… Alors oui, peut-être que je songerai à le faire en prêt-à-porter…