> Etape 4. Laphroaig Fort William, sous un déluge… Dans le Bed & Breakfast où nous avons trouvé refuge, une brochure parmi des milliers d’autres vante les reconstitutions de batailles rangées en kilt, peintures de guerre bleues sur le visage, à la Braveheart. Un prospectus destiné au touriste gogo de base, en quête d’une Ecosse de carte postale. Exactement ce que nous sommes, aussi. Nous sombrons dans un sommeil pensif.

Culloden, 16 avril 1746. On jurerait qu’on y était. A main gauche, une armée de bric et de broc. Les Highlanders des clans fidèles à la lignée jacobite, les partisans catholiques des Stuart. A main droite, les fusiliers et les redoutables canons hanovriens des partisans du roi George II de Grande-Bretagne. Au milieu, la mêlée. La veille, au bivouac, les guerriers écossais ont été privés de whisky, une bourde de l’intendance. Impossible de chasser la mélancolie et d’égayer les cœurs avant la bataille.

Les troupes jacobites subissent un cuisant revers, malgré le son des cornemuses, les cris terrifiants, les haches et les claymores – des épées à deux mains et double tranchant –, la force physique et l’ardeur à la tâche des guerriers en jupes. Avec pour conséquence une répression sauvage et l’interdiction par les Anglais du kilt et de la cornemuse en Ecosse.

Un goût baroque Rideaux en dentelle au crochet agrafés à peu près partout, appliques murales tarabiscotées en faux cuivre, plafond meringué à l’enduit de plâtre. Le retour à la réalité s’avère tout aussi grandiose. Dans la chambre savamment décorée, nous sommes en présence d’un goût baroque que nous n’avions jusque-là observé que dans un spectaculaire appartement des faubourgs de Dej, une ville roumaine de Transylvanie.

Il est temps de reprendre la route. On laisse le Loch Ness au nord, comme un coin enfoncé dans la terre entre Inverness et Fort William pour faire éclater le pays en deux. Nous filons plein ouest, vers l’île de Skye, la plus septentrionale des Hébrides intérieures. Skye, sauvage sans être hostile, des côtes déchiquetées, des landes et des tourbières battues par les vents de l’Atlantique. Et des paysages qui s’allument soudain, quelques secondes, avant de rebasculer dans des ombres puissantes.

En ce petit matin d’ébène, les basaltes et les gabbros des Black Cuillin, les montagnes volcaniques érodées du milieu de l’île, se réveillent, majestueuses, dans un rayon de soleil qui hésite entre l’ambre et le cuivre. Nous arrivons au «rocher escarpé», Talisker. La seule distillerie de l’île. Bâtie en 1830 à Carbost, sur la rive ouest du Loch Harport, elle produit un whisky de caractère, explosif et poivré. Le préféré de l’écrivain Robert Louis Stevenson: «le roi des breuvages». Elaboré à partir d’un malt tourbé en provenance de Glen Ord, il est habillé d’une eau de source, elle aussi tourbée, aux notes salines. Un nez marin d’iodes et d’épices, puissant et corsé.

La visite guidée des installations, un tour toutes les quinze minutes, en compagnie de touristes de tous horizons, perd en charme ce qu’elle a d’efficace. Vaste parking pour recevoir des bus, salves de visiteurs à la chaîne. Chez Talisker, on a même pensé aux futurs consommateurs: des jeux pour enfants sont à disposition, dans la salle de réception de la distillerie.

En gilet fluo pour être repérable, Janet, une solide Highlandeuse au débit mitraillette, nous prend en charge. Discours didactique, récitation parfaitement huilée. Dans la salle de fermentation, à cause des moteurs qui brassent le wash pour en extraire le CO2, Janet s’empare d’un micro. Tous les panneaux d’explication sont en huit langues, dont le japonais. Odeurs de poire.

Le ciel sur la tête En quittant la distillerie, nous poussons jusqu’au «vrai» lieu-dit Talisker, les deux maisons situées à 7 kilomètres de Carbost, face à l’océan. Paysage sauvage exceptionnel, difficile d’accès. Publicité vivante pour l’éco-conscience. Après une heure de marche, nous y rencontrons Ellen et Jenny, deux enseignantes d’Edimbourg en vadrouille, sanglées dans des Gore-Tex aux couleurs agressives, bâtons de marche télescopiques à la main. «Vous avez vu les aigles royaux?» s’excitent-elles. Nous restons évasifs. Dix mètres en contrebas de l’endroit où elles ont fait halte, sur les cailloux du bord de mer, nous venons de découvrir, entre deux cadavres de moutons, l’une des plus belles collections au monde de déchets plastiques rejetés par la mer.

Retour à la voiture. Soudain, il pleut des balles de golf. Vingt-sept secondes montre en main. Pourtant, pour une fois, pas de green en vue. C’est bien une averse de grêle qui s’abat sur notre urbaine compacte, cette pauvre Peugeot de location qui ne s’en remet toujours pas d’avoir son volant à droite. Toutes nos craintes de Gaulois de voir le ciel nous tomber sur la tête qui se matérialisent. Nous quittons l’île, en compagnie des camionnettes-fusées de Skye Express Parcels Ltd qui défient les lois physiques de l’aquaplaning. Entre Skulamus et Kyleakin. Juste avant le pont qui nous ramène sur le «continent». > Etape 6. Glenmorangie