Une montre est un ­curieux objet dont la nature a radicalement changé au fil des siècles. Les premiers instruments de mesure du temps ont été créés afin d’organiser la vie sociale, de rythmer la vie religieuse, d’asseoir un pouvoir, de se donner l’illusion de la maîtrise du temps séculier, de voyager en mer et calculer la longitude, de scander les journées de travail, d’attraper les trains, bref, pour être utiles en tout cas. Mais, à une époque où tous les portables donnent une heure si précise, ce n’est plus seulement pour son utilité que l’on continue à arborer au poignet cette mécanique qui donne l’heure, les minutes et, plus inutile que tout, les secondes.

Elle joue un rôle de marqueur social, certes, mais beaucoup moins qu’une Bentley ou une Maserati. Sa nature est partiellement autre. On la porte à cet endroit précieux, au poignet, là où l’on sent battre son cœur. C’est un cœur contre un autre. La montre est symbolique. Elle contient en elle tout un pan de l’histoire de celui qui la porte. Thierry Stern, le président de Patek Philippe (lire p. 4), avoue même que toutes celles sorties de la manufacture depuis quinze ans pourraient raconter sa vie. Cet objet transporte en soi beaucoup plus que l’espoir d’arriver à l’heure – ou en retard, sciemment – à un rendez-vous. Lorsqu’elle est passée d’une génération à une autre, elle possède en elle des fragments de l’histoire familiale. Elle est parfois aussi la déclaration de sa propre indépendance. Une montre est tant de choses… Elle est aussi tout ce qu’une maison a bien voulu la charger de transmettre à son ­propriétaire. Et lorsque les symboles s’ajoutent aux symboles, un ­garde-temps peut devenir ­talisman.

«C’est le rapport que l’on établit avec les créations de la maison qui en font des talismans, explique Léa Dassonville, directrice marketing adjointe Horlogerie chez Van Cleef & Arpels, lors du Salon international de la haute horlogerie (SIHH) qui a eu lieu à Genève en janvier dernier. Ce sont des objets qui ont différents niveaux de lecture: l’approche esthétique, le poids des heures de travail derrière l’objet, la manière de se l’approprier.» Cette année, le joaillier parisien a exploré le ciel et toutes ses symboliques: les signes du zodiaque, les constellations, celle du Phénix, de l’aigle, du coq, de Pégase. Ce qui lui a permis de mettre en avant divers métiers d’art et différents types d’émaillage: émail translucide, champlevé, vallonné… «La nature nous inspire dans sa dimension protectrice, bienfaisante, enchanteresse, poursuit-elle. Nous portons toujours un regard très positif sur cette nature et sur ce qu’elle peut nous renvoyer de positif en retour, comme petits signes de chance.» Porter son signe du zodiaque au poignet n’est pas un geste anodin, cela sous-entend que l’astrologie a un sens à nos yeux, que l’on est sensible à certaines croyances et influences, et qu’on l’affiche. Arborer un cadran qui représente une constellation, c’est tourner le regard vers les étoiles. Il y a une pincée d’espérance dans ce regard-là.

«En horlogerie, ces prochaines années, on va aller symboliquement à la découverte de savoirs oubliés. Je ne peux pas vous divulguer notre projet, mais la manufacture aura 260 ans en 2015 et, à cette occasion, nous allons présenter une série de montres «Métiers d’Art» dont les thèmes évoqueront tout un univers à redécouvrir, elles seront liées à la spiritualité, au sacré», souligne Christian Selmoni, directeur artistique de Vacheron Constantin. En attendant de découvrir ces modèles, la manufacture genevoise a présenté lors du dernier SIHH une série de montres squelette dotées d’un mouvement décentré qui a permis aux artisans de décorer un pan de cadran en forme de demi-lune. Une série baptisée «Fabuleux Ornements». Des motifs de différentes origines géographiques et culturelles: une dentelle française, une broderie chinoise, un motif d’architecture ottomane, l’extrait d’un manuscrit ancien dont la reproduction a nécessité l’utilisation de dix couleurs d’émaux différents. «Ces pièces ont un côté oriental un peu mystique, poursuit Juan Carlos Torres, directeur général de Vacheron Constantin. Elles ont une autre dimension, un côté talisman. On peut en faire une lecture très personnelle, ce qui est propre à toutes les montres qui mettent en avant des métiers d’art. Le temps n’existe plus, il n’est plus l’élément principal: c’est avant tout le travail de l’artisan que l’on ressent.» Il y a plusieurs temps, d’ailleurs, dans ces objets: celui qu’il a fallu pour réaliser la montre, celui qui s’est écoulé entre la création du manuscrit indien par exemple et son utilisation en horlogerie, et le temps indiqué sur le cadran, qui en devient presque accessoire.

La montre porte en elle certains espoirs aussi, comme ce modèle de Piaget, une couronne de laurier, symbole de victoire et de pouvoir. Qu’est-ce que l’on se souhaite, qu’est-ce que l’on s’offre lorsque l’on acquiert un modèle comme celui-ci?

Un objet ne naît jamais par hasard: il est le fruit d’une époque. Or, derrière l’émergence de ces garde-temps que l’on investit d’un pouvoir irrationnel, on sent poindre le désir de limiter l’incertain, de s’approprier des mystères pour se sentir moins démuni face au doute, conjurer la perte de repères, son incapacité à tout contrôler. Arborer des garde-temps talismans relève de l’acte symbolique. Une manière de faire entrer discrètement la magie dans sa vie.